Fédéralisme, mythes et réalités
Biby fampitahorana. Didier Ratsiraka l'a brandi après son éviction par la bande à Albert Zafy en 1991. Pourtant, pendant qu'il était au pouvoir, de 1975 à 1993 (pendant dix-huit ans), il ne jurait que par le centralisme démocratique. S'il avait été vraiment convaincu par le fédéralisme, il aurait dû l'appliquer lors de son retour au pouvoir, de 1997 à 2002, ou même instaurer une décentralisation effective. Le scénario est en train de se reproduire avec l'actuelle concertation nationale des jeunes et des moins jeunes.
L'idée en soi n'est pas mauvaise ; tout se discute. Le problème réside dans la faiblesse, voire le danger, des arguments avancés. C'est dans la droite ligne de la politique de Gallieni : diviser pour régner. Sinon, comment qualifier des déclarations du genre : « Laissons les enfants des régions gérer le développement de leurs propres régions » ? Autrement dit, tous ceux qui ne sont pas originaires d'une région devraient la quitter ou se verraient refuser tout poste de responsabilité. Régionalisme ou tribalisme, même combat. Décortiquons les autres affirmations gratuites que certains veulent imposer à l'opinion publique alors qu'elles ne méritent aucun crédit.
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Les régions des Hautes Terres sont plus développées que celles des périphéries. Oui et non.
Oui, mais il y a une raison historique qui n'a rien à voir avec un quelconque favoritisme. Les Hautes Terres ont plusieurs années d'avance en matière de scolarisation (ouverture de la première école en 1820 et adoption de l'alphabet en 1823, sous Radama Ier), de médecine (formation dispensée par les missionnaires et création d'un centre de santé dès 1870, inauguration de l'hôpital de Soavinandriana en 1891 sous Ranavalona III) et de création des premiers ponts par Radama II (1861-1863), pour ne prendre que ces exemples.
En fait, tout cela aurait pu débuter sur les côtes plusieurs siècles auparavant, mais il y a eu un rejet que l'on mettra du temps à comprendre. Le premier bénéficiaire d'une bourse d'études à l'extérieur est originaire de Fort-Dauphin. Il s'agit du prince Andriandramaka, envoyé par les Portugais pour étudier à Goa, en Inde, de 1614 à 1617. De retour au pays, il renie le christianisme, ne transmet aucun de ses savoirs à ses compatriotes et se remet à vivre comme si de rien n'était.
La première école a été ouverte en 1818 à Tamatave par les missionnaires de la LMS. Mais c'était un échec, car David Jones n'avait réussi à scolariser qu'un seul élève : le prince Berora (vers 1810-1831), fils adoptif du puissant chef betsimisaraka Jean-René.
La lingua franca de tout Madagascar aurait dû être l'antanosy si la première traduction du catéchisme par des prêtres lazaristes, en 1657, avait réussi à se propager dans l'île. Cela aurait pu être aussi le sakalava, mais d'autres tentatives ultérieures sur la côte ouest ont connu la même mésaventure. Finalement, c'est la traduction du Nouveau Testament (1830) et de la Bible complète (1835) dans le parler d'Antananarivo qui a réussi à s'imposer dans tout Madagascar, fixant par la même occasion la langue littéraire malgache. Pour la petite histoire, le missionnaire William Ellis, qui a effectué trois visites à Madagascar, témoigne que les Tananariviens utilisaient encore le n vélaire (gn) à l’époque de Radama II.
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Retour vers le futur et venons-en au non.
Non, malgré tout, la province d’Antananarivo n’est pas mieux lotie que les autres. Le troisième Recensement général de population et de l'habitation (RGPH3), réalisé en mai-juin 2018 par l'Institut National de la Statistique (INSTAT) révèle que Antananarivo et ses alentours regroupent 14,1% de la population, mais ne dispose que de seulement 10,4 % des établissements primaires. La région Vatovavy-Fitovinany, encore collée-serrée lors du recensement, enregistre 5,6%, mais possède 8,6% des EPP. En matière d’infrastructures de santé, la région Atsinanana (5,8% de la population) est mieux équipée (8,3%) que le Vakinankaratra qui a seulement 6% des centres de santé alors qu’il comprend 8,1% de la population nationale. Démêlons les mythes des réalités.
Autre mythe : les recettes budgétaires des régions ne doivent plus être envoyées dans la capitale, mais doivent rester sur place.
Réalité : Antananarivo contribue à 42 % des recettes budgétaires et génère 48 % du PIB de Madagascar. Sur les 2,6 milliards de dollars d'exportations malgaches en 2024, 31,8 % proviennent d'Antananarivo. C'est la capitale qui subventionne le prix de l'électricité des autres régions via la péréquation tarifaire. Bref, ce sont les régions qui ont besoin d'Antananarivo, et non l'inverse.
On peut invoquer que les régions possèdent d'importantes ressources minières. Mais ce n'est un secret pour personne que ce n'est pas Antananarivo qui bloque l'exploitation de Vara Mada (ex-Base Toliara). C'est pourtant 26,7 milliards de dollars d'activité économique potentielle pour Madagascar et 180 millions de dollars par an de recettes fiscales pour l'État, dont 60 % doivent revenir aux communes. À moins que ce ne soient justement ces mannes financières qui guettent les partisans du « diviser pour régner ».
On a déjà lancé l'alerte ici : si l'on n'y prend pas garde, le fédéralisme ne sera qu'une décentralisation de la captation de l'État, surtout dans un système de gouvernance qui ne peut être que dominé par des familles historiques locales. Déjà que, bon an mal an, les collectivités territoriales décentralisées trônent en tête des secteurs les plus corrompus, selon le BIANCO. Les élus locaux et les gestionnaires communaux font l'objet de nombreuses plaintes liées aux marchés publics et aux abus de fonction. Au total, le préjudice direct de la corruption représente plus de 325 milliards d'ariary par an.
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Savez-vous que 38 des 119 districts ne disposent pas de points de vente de carburant ? « Ben alors, retorquera-t-on, on va remédier à cela et mettre en place des zones franches dans les régions, et non seulement à Antananarivo. » Sauf que tout ceci ne relève pas de la seule volonté de l'administration, qu'elle soit centrale ou non, mais de l'initiative privée. Or, l'investissement de cette dernière ne dépend pas du degré de décentralisation des décisions. Il repose avant tout sur la capacité d'une région à attirer des capitaux, à produire, à exporter et à développer les talents de sa main-d'œuvre. Voilà pourquoi l'industrialisation à outrance des années Ratsiraka s'est terminée en eau de boudin, et il ne faudra pas s'étonner s'il en sera de même pour le programme One District One Factory (ODOF).
Au lieu de nous perdre dans des débats ridicules sur la forme d'un État dont nous ne maîtrisons ni les tenants ni les aboutissants, concertons-nous plutôt sur les moyens d'augmenter les recettes fiscales dans tout Madagascar. Celles-ci ne s'élèvent qu'à 10,8 % du PIB actuellement, contre 16 % en moyenne en Afrique et 25 % dans le monde. Comment réduire ces 69 % de besoins budgétaires que nous implorons à l'étranger ?
Cela passe, bien évidemment, par l'intégration du secteur informel, qui représente 95 % de l'emploi total. Sinon, Madagascar est (encore) mal parti et restera éternellement un laboratoire d'expérimentation pour des politiciens qui n'ont d'autre préoccupation que leurs poches et dont la devise n'est autre qu'après moi, le déluge.