“Foko” n’est qu’un mot
La parabole suivante est tirée, et traduite, du livre que j’ai publié en 2022 : “Teôrian’ny Tandrimo (Ireo diso fito momba ny fanmpandrosoana an’ny Madagasikara)”. La théorie de la toupie, sept erreurs sur le développement de Madagascar. Un essai que je vais transformer ici pour mettre fin à la mêlée due à la politique de Galliéni : diviser pour régner.
“Des gens ont organisé une rencontre culturelle avec les représentants de chaque région. Ils ont invité Jaojoby et Ninie Donia pour Antsiranana ; Clo Mahajanga pour Mahajanga ; Mamy Gotso, Tearano, Magneva et Terakaly pour Toliara et Vetson'Androy ; Mahaleo et Olombelo Ricky pour Antananarivo ; Voanio pour Toamasina ; et Rakoto Frah pour Fianarantsoa, car c'est de là que, selon eux, leurs ancêtres étaient originaires. Ces artistes ont fait la renommée de chacune des régions mentionnées. Sauf qu’il est erroné de les assigner à une région. Les êtres humains, comme les cultures, ne sont pas limités par un territoire. Avant de migrer vers la région de la Sava, les ancêtres de Jaojoby venaient de Maroantsetra et de Sainte-Marie. Le grand-père de Ninie Donia venait d'Imerintsiatosika. Clo Mahajanga, Mamy Gotso, Tearano, Magneva et Terakaly sont originaires d'Ambalavao-Tsienimparihy. Le fondateur de Vetson'Androy, compositeur et chanteur principal, est enterré à Ambatofinandrahana, partageant la même terre natale que Dama, créateur et à l'origine du nom du groupe Mahaleo. Olombelo Ricky n'a jamais caché ses racines du Sud-Est. Ce n'est qu'après la mort de Clarisse, fondateur du groupe Voanio, que j'ai appris qu’elle est enterrée à Antananarivo. J'ai personnellement inhumé Rakoto Frah dans sa tombe familiale, et ce n’est pas à Fianarantsoa. Les Malgaches sont nomades. Derrière la division ethnique se cache un mélange hétéroclite, sans fondement historique, régional ou géographique” (pp. 37).
Oui, à Madagascar, le “foko” n’est qu’un mot. Allons donc tordre le cou à quelques idées reçues :
- Madagascar se divise en Côtes et Hauts-plateaux. Faux ! Le terme Hauts-Plateaux a toujours été utilisé pour désigner le centre, voire ceux qui viennent du centre de l’île. Les géographes, dont je fais partie, ne cessent de corriger que le centre de Madagascar est constitué de moutonnements de collines. Les hauts-plateaux se trouvent plutôt en pays Bara et à Tamponketsa.
- Madagascar est partagé entre côtiers et Merina. Faux ! Nous sommes tous des côtiers. Nos ancêtres sont arrivés, et ont d’abord habités, sur les côtes. L’aéroport d’Ivato n’existait pas encore et ils arrivaient en pirogues. C’est seulement par la suite que certains ont migré peu à peu vers le centre.
- Madagascar est partagé entre côtiers et Merina. Vous insistez ? Mais c’est encore faux ! Les Bara, Betsileo et Sihanaka ne vivent pas sur les côtes. Ils n’ont pas accès à la mer. Mais ils ne sont pas Merina pour autant.
- Les Merina ont agressé les côtiers. Mettons les choses dans leurs contextes. Avant l’avènement du Royaume de Madagascar, sous Radama I (1810-1828), Madagascar était divisé en plusieurs royaumes qui se faisaient la guerre entre eux dans un but de domination et d’expansion, bien naturellement, mais aussi pour avoir des esclaves à vendre aux trafiquants Arabes puis Européens. Et dans ce jeu, les royaumes côtiers étaient les plus forts pendant un millénaire, depuis au moins le VIIè siècle jusqu’au XVIIIè siècle. L’Imerina était alors un réservoir d’esclaves. Autour d’Antananarivo, comptez les Ampamoizankova, là où les esclaves Merina jettent un dernier regard sur leurs terres d’origine, et vous comprendrez. À l’époque, les Merina étaient faibles car loin des côtes où l’on peut se ravitailler en armes. De plus, l’Imerina était divisé entre des roitelets qui se bagarraient entre eux et dont les vaincus sont livrés comme esclaves aux Sakalava. Andrianampoinimerina (vers 1745-1810) va y mettre le holà. D’autant plus que les royaumes côtiers, notamment Sakalava et Betsimisaraka, finiront par s’affaiblir en raison de rivalités intestines. Les trafiquants européens se tournent alors vers l’intérieur. Le rapport de force s’inverse. À l’alliance du Newyorkais Fredrick Phillips et Andriamandisoarivo, qui a donné aux Sakalava une suprématie sur tous les autres royaumes, se succède la relation du Britannique James Hastie et Radama I qui a permis de moderniser l’armée merina et de réaliser la promesse de Nampoina : “la mer sera la limite de mes rizières”. D’agressé, l’Imerina devient agresseur. Mais pas pour longtemps car dès 1817, les Anglais conseillent à Radama I d’interdire l’exportation d’esclaves. Qu’est-ce qu’un siècle de conquête au regard d’un millénaire de domination esclavagiste ?
- Les Merina ont agressé les côtiers. Oui, mais encore une fois, mettons les choses dans leurs contextes. Avant Nampoina, on était déjà en pays Sakalava dès Ambohidratrimo; la tombe d’un prince sakalava se trouve encore à Fenoarivobe. Ce n’était pas une fédération de royaumes qui existaient à Madagascar à l’époque, mais des royaumes qui protègent leurs lebensraum respectifs. Malgré tout, on peut dire que les Sakalava ont été les premiers artisans de l’union de Madagascar en réunissant le un tiers de l’île sous leur bannière. Antananarivo fera mieux en réunissant les deux tiers. Une œuvre finalement achevée par le pouvoir colonial. Cela dit, toujours dans “Teôrian’ny tandrimo”, “partout dans le monde, la réunification d’un pays part toujours d’une région. Paris pour la France. Des royaumes indépendants formaient la France autrefois. Ils furent unis par les rois originaires de Paris. Cet effort dura des siècles. Il en était de même en Russie, en Allemagne, en Chine, au Royaume-Uni, au Japon, etc” (pp. 20).
On ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs. Des affrontements ont eu lieu entre les différents royaumes. Mais c’était il y a des centaines d’années. Ailleurs, on parle de conquêtes de la lune et de la planète mars. À Madagascar, il y en qui restent encore au stade de l’entretien haineux de combats sortis de leurs contextes. Les rochers d’Ifandana étaient autrefois un lieu d’affrontements entre Bara et Betsileo pour la domination du territoire avant que l’armée merina y déloge les vaillants résistants betsileo. Des siècles plus tard, on ne retient que le dernier épisode pour entretenir l’abominable feu d’une haine tribale basée sur le suicide collectif des habitants des lieux. Mais il n’y a pas que Ifandana...
“Kiririoka est aujourd'hui une montagne haute et difficile d'accès. Un royaume fondé par des Zafirambo, venu du Sud-Est, s'y trouvait. Lorsque les Merina l'attaquèrent dans le cadre de leur expansion territoriale, ils ne parvinrent pas à la vaincre. Un siège fut lancé, mais sans succès. Kiririoka ne fut jamais conquise, si ce n’est la trahison d'un homme qui en révéla le tabou : la vache kiririoka, en référence à la couleur de sa robe. Tous les habitants de Kirioka furent alors massacrés ou réduits en esclavage. Les Andriana furent cependant libérés à Andriatsibabo, au sud de Vakinankaratra. Depuis, Kiririoka est inhabitée. Mais on y pratique des cérémonies traditionnelles chaque année. Cette histoire s’est déroulée au XIXe siècle. Va-t-on encore rester des ennemis trois siècles plus tard ?” (“Teôrian’ny tandrimo”, pp. 21)
Mes ancêtres viennent de Kirioka, par la princesse Ravoay. Mais on ne va quand même pas en vouloir jusqu’à aujourd’hui aux descendants de l’armée de Radama I qui a dirigé l’attaque ? Ni “joro”, ni “tsitsika”. Sinon, les Juifs en seront encore en vouloir aux Italiens d’avoir attaqué la forteresse de Massada qui a entraîné le suicide collectif des Juifs habitants des lieux car ils ne voulaient pas se rendre aux assaillants. Les Italiens ? Bah oui, ce sont les descendants des Romains, non ?
Bref, “La population malgache est si mélangée qu'aucune tribu ne peut prétendre être la seule détentrice de la région historique dont elle est issue. À Mahajanga, la majorité n'est pas Sakalava, mais Tsimihety, Merina, Betsileo et Betsirebaka, un groupe d'immigrants du Sud-Est. Comme à Marovoay et à Mahabo. Tous participent au développement de la région où ils ont choisi de vivre. Ce ne sont là que quelques exemples, mais cela peut s'appliquer à n'importe quel endroit” (pp. 37).
Ry foko, mitonia...