Un combattant de la liberté
Il était un jeune guerrier du sud de Madagascar, jouissant d’un effet de halo qui ne déplairait à personne : beau et intelligent. On ignore son nom en malgache. Les archives de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oost-Indische Compagnie, ou VOC) ont enregistré Massavana. C’est ce que l’histoire retiendra. Il a 26 ans. Son histoire est assez méconnue. On n’en parle pas assez, mais Massavana était un combattant de la liberté contre l’esclavagisme et le racisme, des siècles avant Nelson Mandela.
En 1761, le Meermin, un navire négrier du VOC quitte Amsterdam et vogue vers Madagascar. Il mouille d’abord sur l'estuaire du fleuve Betsiboka (la baie de Bombetoka), au nord-ouest de Madagascar avant de descendre vers le sud, en caboteur, à la recherche d’esclaves à acheter. Au temps des royaumes, les différents rois se faisaient la guerre et les vaincus sont emmenés en esclavage pour être vendus aux trafiquants européens. C’est une véritable économie qui profitait surtout aux rois des côtes pendant plusieurs siècles.
Le 20 janvier 1766, le Meermin s’apprête à quitter Tuléar à destination de la colonie hollandaise du Cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud. Le bateau peut accueillir 200 personnes : 60 membres d’équipages et 140 esclaves. En fait, à son bord, il y avait environ 150 esclaves car le capitaine, Gerrit Muller, et ses officiers ainsi que le subrécargue Krauss, représentant l’armateur, et son assistant, Olaf Lej ont embarqué un surplus qu’ils comptent vendre pour leurs profits personnels.
Ces esclaves malgaches ont en majorité 16 ans. Encore jeunes, ils travailleront plus longtemps, ce qui permettra d’amortir leurs prix d’achat. De plus, ils constituent une main-d’œuvre plus malléable et adaptable que des adultes et ne fraterniseront pas avec les autochtones d’Afrique du Sud car venant d’un pays différent.
A l’époque, l'historien Robert Shell estime qu'environ 25 % du total des 63.000 esclaves amenés au Cap entre 1652 et 1808 provenaient de Madagascar. Ces esclaves ne sont pas autorisés à garder leurs noms malgaches. Selon l’historienne sud-africaine Lucy Campbel, elle-même descendante d’esclave, “quand les esclaves arrivaient au Cap, on changeait leurs noms. Ils s’appelaient Sangora ou Massavana et s’ils arrivaient, disons en février ou en septembre, on les rebaptisait Février ou Septembre du nom du mois de leur arrivée (...) Beaucoup de gens ici, je dirais même la majorité, sont des descendants d’esclaves, qu’ils soient blancs, qu’ils soient noirs ou qu’ils soient métis”.
Mais ils étaient aussi “reconnaissables par l’attachement géographique accordé à leurs patronymes : Samuel von Madagascar, Friday von Madagascar, Johnson von Madagascar. Etc (...) On connait aussi une Eva von Madagascar, débarquée en Afrique du Sud en décembre 1654 : elle fut donnée en cadeau à Jan van Riebeeck, qui installa le premier comptoir Sud-Africain de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. La razzia concernait aussi des enfants en bas âge : une Clein Eva, petite fille Malgache de cinq ans, qui fut aussi octroyée à van Riebeeck par le roi d’Antongil, en 1657.”
Dans les archives du VOC, on peut retrouver le récit de Massavana sur sa capture. “Je suis Massavana. Le roi de Tuléar m’avait dit de visiter le bateau hollandais. Nous sommes allées voir le bateau. Je portais des habits propres et des parures d’or et d’argent. Au retour, arrivé à mi-chemin, le roi m’a ligoté. Ses hommes m’ont déshabillé. Ils ont arraché mon or, mon argent et mes vêtements et m’on vendu comme esclave”. Déjà à cette époque, un dirigeant tout heureux de se débarrasser d’un adversaire gênant.
Pendant la traversée, qui dure normalement quatre semaines, les esclaves n’ont pas accès au pont et sont enchaînés deux par deux dans l’entrepont, sans lumières et sans aération, avec des chaînes qui les relient entre eux. Comme on l’a dit ci-dessus, le navire était surchargé. Des cas de maladies, typhus et dysenterie, apparaissent à cause des conditions effroyables de transport. À l’époque, on ne parlait pas des droits de l’Homme.
Craignant que toute la marchandise ne périsse, ici des hommes, ce qui constituerait une grande perte, le subrécargue Krauss persuade le frais émoulu capitaine Muller de laisser libérer quelques hommes de leurs chaînes et de les laisser monter sur le pont pour y travailler : tirer des cordages, s’occuper des voiles. Ce qui allégerait le travail de l’équipage. Mais c’était une erreur d’appréciation.
Les esclaves malgaches sont réputés pour être enclin à la révolte. C’étaient des hommes forts qui ont une mentalité d’hommes libres et veulent retrouver leur liberté le plus tôt possible. “On connait l’existence d’un Anthony von Madagascar qui prit la fuite en mars 1655, à Cape Town, et ne refit plus jamais surface; l’existence, également de Tromp von Madagascar, qui s’est enfuit de Cape Town en 1713, avec un groupe d’esclaves. Il fut capturé et sa sentence fut sa mise à mort par empalement : Tromp ne le permit pas à ses géôliers, il se suicida”.
Massavana n’en fera pas exception. Il ne tardera pas à fomenter une révolte contre l’équipage du Meermin.
Le matin du 18 février 1766, aussi incroyable que cela puisse être, on apporte des sabres et des sagaies pour être nettoyés par les esclaves. “Nous avions quatre sagaies en notre possession quand la révolte a commencé. Nous avons tous attaqués en même temps”, témoigne Massavana. Krauss lui-même sera tué pendant l’échauffourée, en même temps que 30 marins. Massavana réussit à planter trois coups de sagaies dans le dos du capitaine qui réussit cependant à s’enfuir pour s’enfermer dans sa cabine. Les esclaves malgaches s’emparent des fusils. “Nous étions prêts à tout pour nous rendre maître à bord, quitte à rester longtemps en mer”, affirme Massavana.
Malheureusement, même si les Malgaches sont en possession du navire, ils ne savent pas naviguer. Finalement, après quelques jours d’affrontements encore meurtriers, l’équipage dit à une messagère malgache de trouver une solution pacifique. Olaf Lej, qui parle un peu la langue malgache, mène les négociations. L’équipage conduirait le bateau vers Madagascar. Les Malgaches acceptent. Mais c’était un leurre car le capitaine ordonna à l’équipage de naviguer vers l’Afrique du Sud.
Après trois ou quatre jours de navigation, ils aperçurent la terre et bien que les Malgaches étaient méfiants, on décide quand même d’envoyer une chaloupe avec une cinquantaine de Malgaches en éclaireurs. Il a été convenu que si tout va bien, on allumera des feux de signalisation sur la plage. Mal leur en a pris car des fermiers hollandais ont repéré le navire et comprirent qu’il s’agit d’un navire en détresse car il ne portait aucun pavillon. Ces derniers capturent les Malgaches dès leur arrivée sur la terre ferme. Entretemps, l’équipage hollandais du Meermin ont lancé des bouteilles à la mer expliquant qu’il faut allumer des feux pour tromper les Malgaches. Ces derniers coupent alors le câble d’ancre pour permettre au Meermin de dériver vers la rive où tous les Malgaches restants seront de nouveau capturés. Sur les 140 Malgaches qui ont embarqué depuis Madagascar, 112 atteignent l’Afrique du Sud.
À la fin du procès des mutins, on s’attendait que Massavana soit condamné à mort par empalement, la punition normale de la VOC pour un esclave rebelle. Mais faute de “preuves suffisantes” (sic) il fut décidé que Massavana et un de ses amis, le vieux Koesaaij, soient emprisonnés sur Robben Island pour une durée indéterminée. La révolte de Massavana était un combat pour la liberté, mais elle marque aussi une avancée dans la reconnaissance des opprimés comme des individus libres de pensée. Massavana mourut sur Robben Island le 20 décembre 1769 tandis que Koesaaij survécut encore 20 ans.
“Massavana”, hommage à un héros par BI.BA (Bingy Band)