Injustice populaire
4 février 2026 à Soanindrariny, Antsirabe. Trois hommes, soupçonnés d’avoir tués une femme d’une façon barbare, ont été brûlés vifs avec de l’essence sans aucune forme de procès.
16 décembre 2025 à Sahasinaka, Manakara. Une femme âgée de 50 ans, Valisoa Suzanne, soupçonnée de sorcellerie, meurt noyée lors de l’épreuve décidée par le “dinaben’ny Antanala” (pacte communautaire) qui consiste à traverser une rivière pour prouver son innocence.
Deux cas, vindicte populaire et “dina”, un seul et même résultat : des individus qui meurent victimes de la présomption de culpabilité.
Les vindictes populaires sont plus vieilles que la Bible et les “dina” sont nés sous la royauté. Entre-temps, une nouvelle forme de justice est apparue, celle de l’État, où les juges ont fait plusieurs années d’études et où le principe fondamental est la présomption d'innocence afin de garantir que toute personne suspectée ou poursuivie pour une infraction est réputée innocente tant que sa culpabilité n'est pas définitivement établie par un tribunal moderne. Et pourtant, en plein XXIè siècle, les vindictes populaires et les “dina” n’ont jamais été aussi populaires.
Selon une enquête d’Afrobaromètre de 2018, quatre Malgaches sur 10 sont d’accord pour l’application des vindictes populaires. Cette acceptation est plus forte chez les ruraux (43% contre 31% des urbains) et chez les moins instruits. Plus les citoyens sont instruits, moins ils sont favorables à cette pratique. L’approbation est de 26% chez les universitaires contre plus de 40% chez les personnes ayant un niveau primaire ou informel. Pourquoi ? La raison est simple : il y a une crise de confiance des citoyens envers les institutions étatiques, notamment la gendarmerie, la police et la justice.
C’est dû à une corruption où les candidats paient plusieurs millions d’ariary pour être reçus aux concours. Les “heureux élus” passent donc leurs carrières à récupérer les investissements qu’ils ont donné aux mandarins. Au bout de plusieurs décennies, ce système finit par donner naissance à un réseau. On parle alors d’une capture d’État car la res publica est escamotée par des intérêts individuels qui, en s’agrégeant, deviennent un État dans l’État.
Il y a aussi une cause politique. Des dirigeants, pour leur leurs intérêts personnels, font pression sur les bras armées (ou pas) de la République qui leur doit une obéissance aveugle et partisane en contrepartie d’avantages sonnants et trébuchants.
Les arrestations arbitraires, les détentions abusives, les enquête bâclées et les procès de complaisances ont fini par lasser la population qui en vient alors à adopter une réaction instinctive et revenir au bon vieux temps de la loi du talion - œil pour œil, dent pour dent, mais en plus sauvages encore parfois. C’est l’injustice populaire.
Les enquêtes d’Afrobaromètre confirment ce constat. Les localités les plus couvertes par les forces de l’ordre sont celles où l’on rencontre le plus de vindictes populaires. Des policiers ont d’ailleurs été, eux aussi, victimes de vindictes populaires (Antsakabary, Antsohihy, en février 2017 ; à Fénérive-Est en octobre 2018, révolte populaire après le décès d’un détenu à Maroantsera en avril 2019…). Les causes principales identifiées sont, entre autres, l’impunité des criminels et la pauvreté et la lenteur des procédures judiciaires. Selon encore Afrobaromètre, les vindictes populaires semblent avoir augmenter à Madagascar après la crise politique de 2009.
Le dina est un pacte communautaire reconnu par la loi n°2001-004 du 21 octobre 2001. Toutefois, de nombreux dina sont appliqués sans contrôle judiciaire, favorisant -pour ne pas dire justifiant, des dérives. D’autre part, la confusion entre dina et vindictes entraîne de graves violations des droits humains.
Jusqu’à quand accepterons-nous de voir Madagascar avancer à reculons ?