Jeffrey Epstein a-t-il déjà été à Madagascar ?
Dans le « Zorro Ranch » flotte une odeur de vanille de Madagascar qui figure invariablement sur la liste de shopping des gérants du lieu. Pour cette luxueuse demeure de 2 000 m² située au Nouveau-Mexique qu’il s’offre en 1993 pour une somme inconnue, Jeffrey Epstein voulait des palmiers Bismarckia (satrana) endémique de Madagascar, mais un membre du personnel lui a fait remarquer que “c'est un palmier très fragile à transplanter et à transporter. Il se développera mieux en pot et non à maturité ». Le reste des correspondances ne permet pas de savoir s’il réussira finalement à en acquérir.
Inutile d’être un accro aux infos pour connaitre, tant soit peu, l’affaire Epstein, du nom de cet ancien prof de math reconverti businessman et qui se suicidera dans sa cellule en 2019 alors qu’il est poursuivi pour exploitation sexuelle de mineures et de trafic sexuel international. L’affaire prendra vite une dimension internationale en raison de ses réseaux de relations politiques et économiques.
Madagascar apparaît dans 91 documents des Epstein files, ces documents rendus publics par le ministère de la Justice américaine et qui comportent 3 millions de pages.
Jeffrey Epstein a-t-il déjà été à Madagascar ? Aucun document ne permet de l’affirmer, quoique des indices semblent être semées ici et là. Comme cet énigmatique “Madagascar ends the 27th” (Madagascar termine le 27), dans une conversation sur Skype du 18 novembre 2016 suivi d’un mail du 28 novembre 2016 où il est écrit “sachez qu'il se trouve toujours à Madagascar. Il attend son retour”. Il y a aussi une note de 2018 où il déclare : “une rivière à Madagascar vue de l'espace, plus une malformation artério-veineuse ressemblent exactement à ceci », sans que l’on sache à quoi il fait allusion.
“Au fait, quand est-ce qu'on va à Madagascar ?”, lui demande un interlocuteur qui lui fait une revue de presse sur l’état du monde, le 22 janvier 2011.
En tout cas, Jeffrey Epstein est très attentif à tout ce qui touche Madagascar et reçoit régulièrement des comptes rendus de l’évolution de la politique malgache de la part de l’International Peace Institute's (IPI). D’autre part, les Epstein files mentionnent le nom d’un connaisseur de Madagascar, Jack J. Grynberg (21 janvier 1932 – 11 october 2021), ingénieur pétrolier, géophysicien, homme d'affaires et philanthrope, fondateur et actionnaire principal (76 %) de l’Oceanic Exploration Company, société cotée en bourse spécialisée dans l'exploration et la production de pétrole, de gaz et de minéraux en mer et à terre qui a déjà œuvré, entre autres, à Madagascar.
Cela dit, le plus surprenant jusqu’ici est l’évocation du nom du président déchu Andry Rajoelina et d’un orphelinat.
Un mail daté de 2011 envoyé à Jeffrey Epstein présente Andry Rajoelina avec une bio succincte présentant son parcours personnel et professionnel. Le président de la Transition est proposé par un membre du personnel d’Epstein pour figurer sur la liste des prochains invités à un dîner, probablement sur son île privée, Little Saint James, située dans les Virgin Islands où des barons du régime orange ont la réputation d’avoir des comptes offshores. A propos, où est l’argent de la vente du “Air Force One” ?
Le mail suggère que “chaque dîner accueillerait jusqu'à 8 invités (...) avec des personnes extrêmement intéressantes... : - Charles Taylor (ancien dictateur libérien) - actuellement jugé à La Haye - Saif Kadhafi (fils de) - il voyage beaucoup - Ignatius Chombo (numéro deux du Zimbabwe, contrôle l'industrie du diamant et la majeure partie du pays) - Andry Rajoelina (président de Madagascar, DJ...). La fortune personnelle de Rajoelina provient de la richesse de la famille de sa femme. Fils d'un colonel et d'une jeune femme ayant quitté l'école sans diplôme, à l'âge de 20 ans, Rajoelina travaillait comme disc-jockey dans divers clubs et bars des environs d'Antananarivo. Il a rapidement acquis une grande notoriété après avoir créé sa propre station de radio, Viva Radio, et une agence de publicité prospère. Il a gagné le surnom de « TGV » en référence au train à grande vitesse français, qu'il a ensuite continué d'utiliser comme nom de son mouvement politique”.
Les Epstein files ne permettent de savoir si Andry Rajoelina a donné suite à l’invitation. A ce stade aussi, aucun élément ne relie ce dossier à des faits criminels. Les autres noms associés à celui de Andry Rajoelina, tous des personnalités guère fréquentables, suggèrent néanmoins que l’invitation fait partie d’une tentative de d’instrumentalisation des dirigeants africains dans des jeux géopolitiques et financiers de haute voltige, à mille lieux des discours sur la corruption qu’ils prétendent combattre.
Parmi les présidents africains pris dans les filets d’Epstein figure d’ailleurs l’ancien président zimbabwéen Robert Mugabe dont un rapport non vérifié du FBI datant de 2017 affirme qu’Epstein gérait la fortune de Mugabe et du président russe Vladimir Poutine. Mais il y a également l’ancien président sud-africain Jacob Zuma pour qui, selon des courriels de 2010, Epstein a contribué à l’organisation d’un dîner privé au Ritz de Londres, en présence d’un mannequin russe dont la participation devait, selon les organisateurs, apporter une touche « glamour » à l’événement. Tout ceci éclaire sur la manière dont certains cercles occidentaux perçoivent les dirigeants africains : des individus aisément influençables.
Revenons à Madagascar, un mail adressé à Epstein en 2014 évoque des programmes de bénévolat sur la conservation marine ainsi qu’une organisation visant à aider des orphelins à Madagascar : Aid to orphans of Madagascar, fondé par une certaine Annie et son époux qui ont séjourné à Madagascar dans le cadre de la lutte contre les criquets pèlerins en 2016. “Je trouve cela intéressant”, note Jeffrey Epstein. Pour avoir des détails supplémentaires, nous avons contacté personnellement les responsables de l’orphelinat qui confirment la réception de notre demande, mais n’ont pas donné suite au moment où nous écrivons cet article.
Qu’est ce qui intéressait Epstein à cet orphelinat ? C’est assez intriguant du fait que Jeffrey Epstein est un pédophile notoire. Déjà condamné en 2008 pour sollicitation sexuelle d’une mineure, cherchait-il une source de chaires fraîches depuis Madagascar ? Rien ne peut être exclu. Derniers détails assez intrigants : le site web de l’orphelinat n’indique ni adresse ni contact téléphonique à Madagascar, mais plutôt une adresse à Bozeman, dans le Montana, et un numéro de téléphone situé dans le même état des États-Unis.
Manifestement, Jeffrey Epstein s’intéresse à tout ce qui touche le monde des enfants. A une certaine Shelley, qui voulait écrire un livre de contes (“bedtime stories”), il donne des conseils, mieux : un guide pour visiter les pays d’Afrique et d’Asie dans la quête desdits contes. “En Afrique, il y a beaucoup plus de tribus que de nations”, affirme-t-il avant d’encourager Shelley à inclure Madagascar dans son parcours. Apparemment, Jeffrey Epstein est un globe-trotter qui a déjà navigué sur les sept mers. Il donne alors des bons plans à Shelley. “J’aime l’Afrique en novembre-janvier et l’Asie en décembre (...) je dirais qu’un séjour de 10 jours en Afrique nécessite environ 15.000 $ si vous descendez dans des hôtels (pas très chics) d’affaires et voyagez en classe affaires”, écrit-il dans un mail de 2010.
A un autre ami, il conseille le jus de baobab. “Je suis sérieux, c’est un truc sympa. C’est frais uniquement dans deux endroits et Dakar en est un (Madagascar est l’autre) ... Tu deviendras accro au baobab. C’est juste un fruit, et il faut le faire bouillir d’abord. C’est un remède naturel pour tout un tas de trucs”, écrit-il.
Ultime précision, les documents rendus publics ne sont pas tous liés à des faits criminels. Nous attendons donc la suite dans les 6 millions de pages supplémentaires que le ministère de la Justice américaine annonce vouloir publier ultérieurement.