Le tsapiky n’appartient pas au Sud...

Le tsapiky n’appartient pas au Sud. Il n’appartient même pas à Madagascar. Ou plutôt, il n’appartient plus à Madagascar, encore moins au Sud. Depuis qu’il est inscrit sur la liste du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO, le 10 décembre 2025, le tsapiky est devenu un patrimoine mondial. Il est donc devenu universel. Le festival Tsapiky à Tuléar, pendant ce week-end qui marque également mon anniversaire, me rappelle un article que j’ai écrit en 1999 sur le tsapiky, son histoire et ses premiers adeptes. J’y rajoute un autre article de ma mouture sur la richesse culturelle du Sud, écrit il y a 30 ans. Rétroviseur... 

Image de couverture de Le tsapiky n’appartient pas au Sud...
Fun, guns and music… Sur la jaquette de l’album K7 de « Tsapiky 2000 », une photo qui résume tout de l’ambiance tsapiky.

Opération « Tsapiky 2000 » : les ténors du genre en double album

Après avoir été popularisé, dans les versions effectivement « pop » par Tirike, le Tsapiky sera sauvegardé « dans son aspect brut » pour servir de témoignages aux générations futures. L’opération « Tsapiky 2000 », consiste à enregistrer en deux super-compilations une dizaine de groupes de Tsapiky tout droit issu de Tuléar. Les premiers groupes arrivés dimanche, débuteront les enregistrements au studio Mars à partir d’aujourd’hui.

A tout seigneur tout honneur, citons Teta une véritable guitare-héro du Tsapiky chez qui les jeunes guitaristes actuels ont beaucoup appris. Il est également l’un des derniers pionniers encore vivants de la technique guitaristique si particulière au Tsapiky avec Boloky, alias Rainimbao. En effet, en remontant encore plus loin. D’Gary, un autre virtuose de la guitare dans son genre et par ailleurs directeur du projet, retrouve des noms comme Tsitahaky (cadet de l’accordéoniste Jean Piso) et Kabotry, tous deux aujourd’hui décédés, qui en seraient, selon lui, les tout premiers initiateurs.

Les racines

En fait on peut considérer le Tsapiky comme le résultat d’une évolution dans le temps et d’une accumulation d’influence. Freddy Ranarison, grand spécialiste devant l’éternel, y retrouve le kinetsanetsa. Jean-Paul Razafitsalama, de OI production, et initiateur du projet, estime qu’à la base du rythme se trouve la musique folklorique masikoro jouée à l’accordéon à laquelle est venue se greffer le pecto et les influences des musiques diffusées par radio Mozambique, autrefois la chaîne la mieux captée dans le sud donc la plus écoutée.

« Les gens du sud écoutaient radio Mozambique depuis les années 60 et on y diffusait surtout des chansons sud-africaines », se souvient effectivement Jean-François de Comarmond, directeur de Discomad qui éditait autrefois les vinyles de nos parents. Discomad elle-même a édité, avec succès, plusieurs disques de musique africaine, entre autres les « Tapany maitso », d’origine Kenyane, et surtout Lulu. On peut confondre ce dernier a un musicien du sud en raison du rythme, qui s’apparente au Tsakaoro, rythme en vogue 0 Tuléar dans les années 70, et les titres en malgache des disques. En fait, il n’en est rien. « Lulu Masikela révèle Jean-François de Comarmond, est un sud-africain dont les produits continuent de se vendre en Afrique du sud. Quant aux titres en malgache, c’était Freddy Ranarison qui les donnait suivant son inspiration à l’écoute de chaque morceau ». Résultat des tubes qui faisaient fureur lors des « jazy » (bal de jeunes) comme « Sakao Paosinao » (1974) et « Ivangao Zaka Amaray » (1975).

Héritiers

Leurs héritiers jouent actuellement d’une musique baptisée, on ne sait lus pourquoi, tsapiky et ont pour nom Nolavy et Rivo-doza. Sinon dans « Tsapiky 2000 », on retrouve également les grosses pointures comme Or Music dont l’album « Manambaly Patro » a donné un succès d’estime, « Tovolahy Bemaso », que l’on retrouve dans la compilation, « Malagasy Misoma », sortie chez Bpm. Notons que la chanteuse Kakalina, disparue il y a quinze jours, est actuellement remplacée par la chanteuse du défunt groupe Safodrano.

Mais il y a également Rasoa Kininiky, la reine du genre, invitée du festival « Up the Rap » en 1998, Zezex ex-Los Belia, ancienne célébrité locale originaire d’Ejeda. Tsy an-jaza, originaire de Beheloka, révélé par ‘album « Ndao Tsika Holy », les « Lehilahy Malaza » de Los Bally et Tahindrazana Saïd Lexis (« Ivilio Débadeur »). Enfin, il y a l’acordéonniste Kajiatsy, deux de ces morceaux se trouve sur une compilation allemande de musique du sud sortie il y a quelques années, et Nhore Sikoro, autrefois connu par son prénom Jeff, qui se caractérise par l’emploi de deux mandolines.

“Le tsapiky, une jeune musique de Madagascar. Ancêtres, cassettes et bals poussières”, par Julien Mallet, paru aux éditions Karthala,en 2009, fait partie des initiatives qui ont poussé le tsapiky vers le firmament.

« L’audition s’est effectuée au studio Anjarangy », déclare Jean-Paul Razafintsalama qui regrette un peu l’absence de la vedette du moment, Mamehe, pour des raisons assez floues.

Les enregistrements de tout ce beau monde s’étaleront jusqu'à mi-octobre. Entre temps, le public tananarivien pourra apprécier de visu lors des cabarets programmés aux « Sons Bleus » (jeudi), au « Glacier » (vendredi et samedi), au « Groove Box » (vendredi également) et au « Grill du rova » le dimanche. On n’en finira pas d’en parler.

Article paru initialement dans "L'Express de Madagascar" du lundi 27 septembre 1999, pp. 10 

L’Androy : grenier culturel de Madagascar

Quand on parle de l’Androy, on pense tout de suite au « Kere » (famine) depuis qu’une certaine année 1992, des images d’enfants décharnés en train de rendre l’âme ont fait transposer dans notre belle île, les horreurs de la corne de l’Afrique. Tout au mieux, pense-t-on à ces Tandroy vendeurs de pistaches ou « garede » éparpillés dans les grandes villes au pays. Mais l’Androy n’est pas que cela. L’Androy, c’est aussi les interminables routes rectilignes traversant de grandioses paysages à « fantsiolotse ». C’est aussi le sourire ravageur de la charmante jeune fille parée de ses plus beaux atours au marché d’Ambovombe. C’est, enfin, la sonorité hypnotique du violon artisanal du bouvier de Tsihombe. Bref, l’Androy c’est avant tout une richesse culturelle.
Oui, l’Androy a beau être sec et aride, il n’en demeure pas moins le plus important grenier culturel de Madagascar. Avec un patrimoine artisanal et musical resté quasi-intact car préservé de la civilisation judéo-chrétienne. Celle même qui a, toute révérence gardée, pervertie les cultures des autres régions, notamment sur les Hautes Terres.

Vetson’Androy, le groupe qui a porté le flambeau de la musique du Sud est, en fait, originaire d’Ambatofinandrahana… 

Dans le domaine musical, les artistes de l’Androy sont actuellement à l’avant-garde de la musique folklorique modernisée. La raison en est qu’ils demeurent fortement attachés à leurs racines tout en restant à la pointe du progrès et des nouvelles sonorités. Ici, deux groupes particulièrement à relever : Tsimihole et Tearano.

Tsimihole était, à ses débuts, en duo avec Emilia. Ensemble, ils avaient alors tâté à différents rythmes occidentaux allant du rock au soul. Ces expériences vont grandement servir à Tsimihole. En effet, après la séparation du duo. Tsimihole s’est décidé à exploiter le fond musical de sa terre d’origine en transposant les mélodies traditionnelles tandroy sur des rythmes modernes. Un mélange qu’il réussit à merveille. La preuve, aucune oreille ne s’est plainte de sa version synthétisée de « Mainte »
La même démarche est observée chez Tearano, un groupe familial venant tout droit de la région d’Andranondambo, là-même où l’on exploite le saphir de nos antiques électrophones. Sacré « révélation 95 » lors des derniers Gasitsara, Tearano s’est fait un nom grâce au succès monstre de « Manine », un morceau pseudo-reggae su lequel plane l’ombre d’Ace of Base. Faites l’expérience d’emprunter le camion taxi-brousse reliant Amboasary à Ambovombe-Androy avec la radio-cassette à fond. Vous serez surpris par le chœur des voyageurs –de 7 à 77 ans- reprenant un à un les couplets de chacune des chansons de Tearano. Inoubliable.

Artistes de talent

En fait, auparavant, l’Androy a déjà donné à Madagascar un premier lot d’artistes de talent. On peut facilement, par exemple, se souvenir des Ventson’ Androy. Composé de deux chanteuses à la voix de cristal, Josiane et Lala, Ventson’Androy a gravé chez Discomad des 45 t qui ont chacun eu les honneurs de « point Rouge », le hit-parade malgaches des années 70. Dans l’ordre, ce sont « Ho Longoko » / « Fisarahana » (1974), « E tsaratsara » / « Aza Manary Toky » (2e disque), « Ho an-tsena » / « Ny Anjarako » (1975) et « Hira ho an’ny Tanindrazako ». Après la séparation du groupe, Josiane s’est même encore permise de sortir un tube avec « Namako ». Mais il y avait également les Fantsiolotse, auteurs de 2 disques à succès « Ko Se Miaragne Avao » / « Zazavolana » (1975) et « Ndao Endre Holy » …

Enfin, pour se borner aux plus connus, il y avait un certain… Vaovy. Eh oui, au risque de décevoir l’actuelle génération de babas cool malgaches qui se croit la première à avoir découvert la bande à Gabin, Vaovy ne date pas de la dernière pluie. Et en Androy où les gouttes d’eau se font plutôt rares, cela fait un sacré bout de temps. Sachez alors que son premier disque, Voavy l’a gravé en 1975 (« Androy Tane Mileven-drano » / « Omeo Rano » et que son succès actuel, qui l’a amené jusqu’au Masa d’Abidjan en 1995, correspond dont, en fait, à un comeback. Comme quoi, les artistes de l’Androy ont la vie dure.

Pour rester dans le présent, il suffit d’aller chercher chez n’importe quel marchand de cassettes (pirates ou pas) pour constater la multiplicité de de productions d'artistes provenant de l'androy. De Salala et leur a capella mâtiné de mbaquanga au facétieux accordéoniste Saïry, en passant par la bande à Senge et Vilon’Androy… Sans parler de ceux qui, sans être originaires de la région y ont résidé pour finir par prendre couleur locale. Citons les Iraimbilanja (« Maran-drano », entre autres), Doc Holliday (plus connu sous le nom d’Air Force à Tuléar en 1972), Vahömbey (de la période pré-Xhisimaesque) et Njava. Ce dernier a été déjà primé deux fois dans le cadre des concours « Découvertes » grâce à des chansons tandroy. Prix Média 92 avec « Manigne » et prix RFI 93 avec « Sololoke », une composition de Gabin « Vaovy ».

En fait, les Njava ont commencé par des reprises de tubes américains avant de s’orienter vers les chansons traditionnelles exécutées avec des instruments modernes. Leurs rythmes de prédilection ? Le « galeha », un chant traditionnel tandroy créé, selon la légende, par le « Kokolampo » à la recherche de sa fille que le vent a cachée dans les rochers. Les connaisseurs savent que parler de Njava équivaut à parler de Monique & The Quality, de Lala Gabrielle (disque d’or en Belgique avec « Mes Grandes Sœurs » / « J’ai Plus Envie »), de Nicole Donnat, voire de Bakôm le rasta, leurs cousins. Car Njava est une grande famille. Aussi, en cas d’insomnie suffit-il de les compter. Au lieu des moutons dont, soit dit en passant, on fait grand élevage dans la région de l’Androy.

Artistes de panurge !

A propos de moutons, notons ici le cas de quelques artistes de Panurge, pardon : de variété qui, devant le succès des rythmes tandroy, se sont mis à la réussite. Mettons dans le groupe Sammy et son transfuge, les petits malins de Tarika, également Glap (réécoutez le sublime intro de lokanga en synthet de « Miara-mihira »), Rossy et tout dernièrement Poopy… Une liste qui ne prétend pas être exhaustive, loin s’en faut. Bref, chacun s’efforce de puiser dans l’immense réservoir culturel tandroy pour asseoir sa réputation. On a même vu à la télé, nos chanteuses en vue qui, pour interpréter « Bakomanga » de Ramahafadrahona, se sont fait baptiser « Anak’Ampela ». Beaucoup par ignorance. Un peu par mauvais goût car ce nom désigne, en Androy, les fils des sœurs d’un défunt, chargés d’enterrer le mort.

Il n’est sans doute pas inutile de remarquer ici que le succès des chanteurs et musiciens de l’Androy s’est accompagné de la vulgarisation des instruments de musique traditionnels de la région ainsi que l’apparition d’un « look tandroy », « tel que l’ont popularisé Salala, Senge et Tsimihole. Il s’agit en l’occurrence du « sarimbo », étoffe de soie multicolore qu’on jette sur les épaules et dans laquelle on se drape, du « hana » (scandale de cuir), du « Fela » qui ceint le front, sans parler des bijoux (notamment les « tsikera »), des calottes en vannerie (« sabaka ») et les coiffures dont la plus connue est le « taliketsa » ou « randratandroy » avec des tresses entièrement enroulées en boules et formant tout autour de la tête trois ou quatre rangées.

Bref, l’Androy possède des artistes exceptionnellement inspirés. D’où la grande richesse de son patrimoine culturel. Peut-être est-ce dû à la dureté particulière des conditions de vie de la région. Dans ce cas, et avec le temps qui court, on peut dire que nous avons tous en nous un Androy qui dort. Un Androy assoiffé de découvertes, de voyages et de bonne musique.

Article paru initialement dans « L’Express de Madagascar » du mardi 20 août 1996, pp. 13

Annonce publicitaire: