Pas de sous-vêtements
Quand on parle de “fitafy”, les gens ont tendance à penser vêtements uniquement. La décision gouvernementale du 17 juillet 2026 sur le dress code national précise bien que cela concerne à la fois l’habit et les accessoires. De pied en cap, autrement dit.
Les Malgaches sont le fruit d’un melting-pot. Le vêtement en est une parfaite illustration. En malgache, l’habit s’appelle akanjo, écrit phonétiquement en “accanze” en 1661 par Étienne de Flacourt, gouverneur colonial français de Fort-Dauphin (1650-1655). Ce mot est justement aussi le fruit d’un meting-pot : du swahili k’ânzu, du français canezou, du tamul kaccu et de l’arabe quandûra.
L’akanjo des nos ancêtres pas gaulois est globalement constitué des pagnes fait à partir de filaments de tige babaniers. Sinon, le pagne d’une femme se dit “tafy” et celui d’in homme “lamba”. Un distinguo qui disparaîtra sous le coup de boutoir de la modernité. Plus tard, on portera une longue tunique sans manches, aussi bien pour les hommes que pour les femmes. La différence est que cette dernière ne portait aucun sous-vêtement, genre slip ou soutien gorges. Non pas parce qu’elles sont adeptes du "free-pulling" ou "no underwear", mais parce qu’aucun styliste n’a encore inventé ces merveilles. Quant aux hommes, ils arborent un cache-sexe, salaka ou sadia, fait de soie ou d’écorces d’arbres, auquel cas, on parle de sadiavahy. Un accessoire de mode devenu le symbole d’une jacquerie lorsque dans le sud, des paysans se soulèvent contre les exactions coloniales entre 1915 et 1917. Ailleurs, la révolte était symbolisée par un couvre-chef - le bonnet phrygien, inspiré du chapeau des esclaves romains libérés, ici c’était plutôt un calbute porté par de braves bouviers sans peur et sans reproche.
La preuve que les Malgaches d’autrefois ne portaient ni sous-vêtement, ni habit moderne confectionné, on interdit les dessous modernes (pas de slip, ni culotte), pas de vêtements boutonnés ou cousus non plus lorsque l’on visite un doany, lieux sacrés où reposent les reliques royales, comme au doany Bemazava, à Mitsinjo. Pour la gent masculine, attention à bien nouer le lambahoany, une variante du pagne, car il peut se desserrer par un membre, l’objet le plus léger qui soit, capable de se soulever par la simple force de la pensée. Expérience vécue.
Tissu à fumette
Passons sur la tenue masculine malabary, une introduction récente – à partir du XVIIIè siècle, par des Indiens (de l’Inde, pas les peaux-rouges) venus principalement de la côte de Malabar - d’où le nom. Et attardons-nous sur une mode assez prisée au temps béni des royaumes : le lamba rongony, une étoffe obtenue à partir de fibres de chanvre, cannabis sativa.
Avant l’invasion du coton, on se servait surtout du chanvre pour confectionner les habits. À Madagascar, on faisait usage domestique du chanvre depuis la nuit des temps. Les preuves suggèrent que le cannabis pousse à Madagascar depuis des siècles. Les archéologues ont découvert du pollen de cannabis dans le centre de l’île vers 300 ap. JC, à l’époque où l'empereur Dioclétien divise l'empire romain en deux parties, tandis que pour les Mayas débutent la période classique de leur civilisation. En tout cas, c’est l'un des éléments de preuve de la première arrivée du peuple malgache sur l'île.
Les souches landraces du chanvre était donc d'abord principalement utilisé comme plante textile pour tisser des vêtements, d'où “rongo”, que l’on tisse, donnant plus tard le mot firongony, l’ensemble des fils qui forme le tissu, et récemment - par extension, les copains et les coquins d’un spoil system.
À l’origine, on désignait le chanvre par “ahetsmangha”, traduction phonétique d’Étienne de Falcourt (pp. 144-145), corroboré par le swahili bangi, lui-même venant de l’hindi bhang, de l’arabe banj et du persan bang. Encore du melting-pot. Outre le textile, il était aussi utilisé dans la pharmacopée traditionnelle et comme plante récréative par les chamans et les vieilles femmes jusqu’à ce la populace ait eu vent de ses vertus psychédéliques et l’adopte au point que le chanvre devient un produit de première nécessité. Alerté, le roi Andrianampoinimerina en arriva à interdire sa consommation, sous peine d’être condamné à mort. Une loi élargie à tous les territoires conquis. « Lorsque vous fumez du chanvre, vous devenez à moitié intelligent... Vous fumez les longues feuilles et prenez congé de vos sens ; c'est à cause de cela que je n'en veux pas », disait-il notamment.
L’importation massive de cotonnades étrangères sonna le glas de l’industrie textile à base de chanvre. C’est surtout du fait des commerçants américains qui, dès 1878, représentaient 69,52% des échanges dans le port de Tamatave, dont 95% en cotonnades. Reste sa consommation qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Le cabinet de conseil en recherche sur le cannabis, New Frontier Data, a rapporté en 2019 que 14,2% de la population adulte de Madagascar avait déclaré avoir consommé du cannabis au cours de l’année écoulée, ce qui équivaudrait à plus de deux millions de personnes et placerait Madagascar au neuvième rang des taux de consommation en Afrique.
On mettra longtemps à discutailler de la légalisation du chanvre. C’est déjà le cas, à des fins médicinales, au Lesotho (201, au Rwanda (2020), l’Ouganda, le Malawi, le Zimbabwe, la Zambie et à l’île Maurice (2022, Dangerous Drugs Act). À des fins récréatives et non pour le commerce en Afrique du Sud (2018) et aux Seychelles (2020). Tout au moins, le lancement officiel de la mode trad’ remettra-t-il le lamba rongony au goût du jour ? Solide et écologique, le tissu à fumette est 3 à 6 fois plus résistant que le coton, il garde au frais en été et au chaud en hiver, il peut absorber jusqu'à 30% d'humidité sans coller à la peau et bloque presque tous les rayons du soleil (protection UV) tout en combattant les mauvaises odeurs.
La coiffure : à l’origine de la première grève que l’histoire ait enregistré à Madagascar
L’histoire n’est pas une opinion. Elle se base sur des faits. Et les faits ne souffrent pas de contestation. Les anciens malgaches portaient tous de longs cheveux, avant que la religion (musulman dans le Nord et le Sud-Est) et la modernité aient eu raison de cette mode capillaire érigé en un art par les anciens. Et ils en étaient plutôt fiers.
À l’époque des royaumes, les cheveux longs étaient même obligatoires. En effet, tout le monde doit se raser le crâne à la mort du roi ou de la reine. Porter les cheveux courts était donc considéré comme une rébellion visant à souhaiter la mort du monarque. Atteinte à la sûreté de l’État. Pour l’anecdote, les Tsimihety (“ceux qui ne se coupent pas les cheveux”) s’appelle ainsi car issus de la seule tribu à n’avoir jamais été administrée par une autorité royale, ils auraient refusé de se raser la tête à la mort d’un souverain. Certaines sources parlent de la reine du Boina Ravahiny, contemporain d’Andrianampoinimerina; d’autres du roi de Madagascar, Radama I, le fils de Nampoina. Où quand les cheveux se trouvent au centre de la politique. Et ce n’est pas une affirmation tirée par les cheveux. Ce n’est même pas la première fois.
Au XVIIè siècle déjà, un des fils d’Andriamasinavalona, Andriantomponimerina, qui régnait à Ambohidratrimo, ordonna à tous ses sujets de porter une touffe plus longue que les autres sous peine d’être punis sévèrement, voire vendus comme esclaves. On ignore la raison de cet ordre. Peut-être est-ce une manière pour lui de mener le peuple par le “sanga” (crête). Quel toupet ! Mais il faut reconnaître qu’on n’était pas dans un état démocratique à l’époque.
Andrianampoinimerina portait certes de longs cheveux, mais sans ces ridicules queues de cochon sur la nuque qu’on l’affuble sur le tableau le représentant et qui s’avère être un fake. Radama I avait également de longs cheveux tressés que terminaient de petites boules, comme le Mahafaly sur la photo ci-dessous. En modernisant l’armée, il oblige les soldats à avoir les cheveux courts comme ceux en Europe. Ce qui n’était pas pour plaire aux femmes de ces derniers. Les épouses des militaires se sont alors rassemblées à Ambatoroka pour faire un sit-in de protestation. C’était la première grève que l’histoire n’ait jamais enregistrée à Madagascar. Elle en entraînera d’autres, comme son issue : réprimée dans le sang. Les cinq leaders du mouvement furent exécutées et les autres emprisonnées pendant cinq jours sans eau ni nourriture. Personne n’a retenu les noms de ces premières militantes politiques.
La révolution des ciseaux est en marché pour couper les cheveux rebelles. Plus tard, sous la colonisation, le recrutement de tirailleurs pour participer à la guerre de 14-17, obligea les jeunes à abandonner leur coiffure villageoise, non sans réticence. “Il leur fallut subir l’ablation d’une chevelure dont ils étaient fiers (...) les désertions furent très nombreuses, particulièrement au camp de Tamatave qu’occupaient surtout des originaires des régions côtières”, témoigne Raymond Decary, qui faisait partie du Tribunal qui jugeaient les déserteurs. Administrateur des colonies, parlant le malgache, Raymond Decary a écrit une vingtaine d’ouvrages et plus de 400 articles sur Madagascar dont sur les tatouages malgaches (1935) et les anciennes coiffures masculines à Madagascar où nous empruntons ces exemples de l’art capillaire des hommes avant que le cyclone de la modernité ne les décoiffe. Quand ce n’est pas la dictature coloniale. En 1926, les travaux forcés du Smotig (Service de la main d’œuvre des travaux d’intérêt général) porta le coup de grâce en imposant les cheveux courts aux “miaramilam-potaka”, les militaires de la boue.
Maintenant que le look trad’ est de retour, faut-il autoriser les cheveux longs, qui faisaient la fierté des ancêtres, à l’école ?
©Raymond Décary
Actuellement, même les femmes ont perdu l’art traditionnel de la coiffure avec ses différents arrangements. Le Père Dubois en a comptabilisé une quarantaine rien que chez les Betsileo dans sa lourde monographie de 1500 pages. À Antananarivo ne subsiste pratiquement plus que le “tanaivoho”, qui consiste en deux ou quatre grappes de cheveux entrelacées et portées en arrière. Avant la colonisation pourtant, on pouvait savoir l’origine de quelqu’un rien que par sa coiffure. Mais également son tatouage. Car l’art de la parure fait également appel à d’autres artifices dont les boucles d’oreilles.
Les Malgaches, hommes et femmes, portaient des boucles d’oreilles. Ce n’est pas juste un accessoire de mode, mais un marqueur d’appartenance sociale tout en servant de talisman contre le mal. Comme les Dayak, ces peuples autochtones des îles de Bornéo, les anciennes populations d’Analamanga étaient réputées par leurs imposantes boucles d’oreilles qui entraînaient l’élongation des lobes. D’où l’expression “Merina lavasofina”. Radama I portait des piercings sur les deux oreilles avant de les jeter en même qu’il raccourcissait ses cheveux afin d’avoir les idées longues.
Enfin, parmi l’art de la parure, citons les colliers. Chez les hommes autant que chez les femmes du Sud-Est, il était d’un chic de porter sur soi des papiers écrits en caractères arabes, hiridzi ou talissimoun; bref, un talisman contre le tonnerre, la trahison, vaincre les ennemis, avoir du butin ou “pour rendre inutiles au combat d’amour ceux qui veulent jouer à leurs femmes”, comme le rapporte Étienne de Flacourt.
Après cette rétrospective, sauriez-vous trouver le look qui vous colle à la peau ?