Des “races inférieures” qui ont battu une armada franco-anglaise en 1845 à Tamatave
« C’est précisément grâce à la France qu’à Madagascar, on porte des vêtements normaux et non des pagnes. Il a oublié que c’est le français, et non le malgache, qui est la langue des gens civilisés. Avant l’arrivée de la France, Madagascar était une île sauvage peuplée de tribus primitives, et tout ce qu’elle possède aujourd’hui, Madagascar le doit aux Français. » On attribue ces affirmations au général Gallieni lorsqu’il couchait par écrit ses directives pendant la période de colonisation française à Madagascar. Il s'agit du prolongement de la « mission civilisatrice » théorisée par Jules Ferry qui disait qu'« il y a pour les races supérieures un droit [...] qu'elles ont le devoir de civiliser les races inférieures » (extrait des débats parlementaires du 28 juillet 1885, publié dans le Journal officiel de la République française). Et dire que l’on a encore l’habitude d’appeler par son nom un lycée perché du côté de Faravohitra !
Le sujet ici n’est pas de juger Jules Ferry et Galliéni selon les normes de notre époque. Le Britannique Rudyard Kipling (1865-1936), qui a écrit de nombreux chefs-d’œuvre de la littérature dont certains nous sont surtout connus à travers le cinéma (comme “Le Livre de la jungle”), a lui aussi été forgé dans le moule de son époque. Jusqu’à présent, certains reproduisent ses citations ou ses poèmes pour se donner un air d’intellectuel, notamment “If” : « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie / Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir... » Désolé donc de détruire le fondement d’histoires et de rêves qui ont fait grandir des générations, mais Rudyard Kipling était aussi un chantre de l’impérialisme colonial où les notions de supériorité et d'infériorité des races sont omniprésentes. Avec “Le Fardeau de l’homme blanc”, il justifiait la prétendue responsabilité des Européens à civiliser les peuples non européens, notamment les Africains, alors considérés comme inférieurs et devant être civilisés. Ces « peuples agités et sauvages » devaient être aidés ; les coloniser était alors loin d'être une action barbare ou violente, mais plutôt une forme de bienfaisance charitable.
Mais quels “sauvages issus de tribus primitives” peuvent concevoir, calculer et gérer des chantiers de génie civil ?
- Les “hadivory” : ces fossés défensifs de 20 mètres de large et de 5 mètres de profondeur, sans l’intervention d’aucune machine, à la seule force des bras et à l’aide d’outils en fer. Les premiers Malgaches maîtrisaient le savoir-faire indispensable à la production et à l’exploitation du fer bien avant le roi Andriamanelo, comme l’affirme le “Tantaran’ny andriana” (L’histoire des rois), grâce à des techniques ancrées dans les réseaux d'échanges de l'océan Indien, comme les systèmes de soufflerie à piston en bois.
- Les fortifications des palais royaux : des murs d’enceinte à base d'un mélange de chaux et de blanc d'œuf pour lier les pierres de manière extrêmement solide.
- Les disques des portes : certaines mesurent 4,50 mètres de diamètre, 30 centimètres d'épaisseur et pèsent environ 12 tonnes, nécessitant une vingtaine de bonshommes pour être déplacés.
Ce sont ces mêmes “peuples agités et sauvages” qui ont battu une armada composée de militaires français et britanniques lors d’une attaque contre Madagascar en 1845. Pour se venger de l’expulsion des missionnaires et des contraintes imposées aux commerçants par Ranavalona I, des navires de guerre français et britanniques ont été envoyés pour s’emparer de Tamatave. L’histoire retiendra les noms des commandants de cette expédition qui se solda par un échec cuisant : le contre-amiral français Romain-Desfosses et le capitaine anglais Kelly.
La victoire s’explique simplement par le fait que Madagascar était déjà en plein essor à cette époque. Sous Radama I (1793–1828), l’époque des milices villageoises désorganisées. Le roi crée une armée régulière avec des régiments professionnels disciplinés, vêtus d'uniformes et formés aux tactiques de marche modernes. Radama I caressait même l’idée d’une marine de guerre pour patrouiller dans les eaux malgaches. Il envoyait alors des jeunes Malgaches à bord de navires de guerre britanniques dans l’espoir qu’ils formeraient ensuite la flotte malgache. D’ailleurs, en 1823, lors de la guerre d’unification de Madagascar, des navires de la Marine britannique ont transporté Radama Ier et une partie de son armée depuis Foulpointe jusqu'à Vohémar, ce qui lui a permis de contourner des voies terrestres difficiles et de surprendre ses adversaires.
Sous Ranavalona I, en 1830, on transforme les marais d’Anosy en un lac artificiel afin d’utiliser son eau pour produire de la poudre à canon à Ampatsakana, sous la direction de Ravarikia. Il y avait aussi une autre fabrique à Analakely, dirigée par Rainimarosandy. Quelques années plus tard, afin de rendre l’armée malgache autonome, des canons, des fusils et des munitions furent fabriqués à Mantasoa.
Il est vrai qu’avant le XIXe siècle, Madagascar était un archipelagos de royaumes proches les uns des autres, ou plutôt qui se bagarraient les uns les autres, mais dont les habitants partageaient une origine commune, une caractéristique qui a frappé les premiers Européens ayant visité l’île. Un millénaire avant que l’Unesco ne donne la définition d’une nation, les Malgaches formaient déjà une communauté humaine durable unie par des critères historiques, linguistiques, territoriaux, économiques et culturels.
En tout cas, l’unification nationale était en marche, à l’instar de celle de pays modernes de l’époque, tels que le Japon avec Tokugawa Ieyasu en 1600 ou la Russie en 1721 sous Pierre le Grand. Certaines unifications nationales européennes étaient même contemporaines de Ranavalona II. L’Italie (1861-1870), auparavant divisée en plusieurs petits États. L’Allemagne comptait de nombreux États séparés jusqu’en 1871. C’est le chancelier Otto von Bismarck qui en réalise l’union par des guerres successives.
À Madagascar, les Sakalava ont réussi à unir un tiers du territoire. Antananarivo étendra cette unification aux deux tiers. Les colons achèveront l’œuvre dans son entièreté, non sans en profiter pour semer le désordre en créant le concept de 18 tribus suivant la politique de Galliéni de diviser pour régner. Une politique dont certains politiciens actuels ont hérité.
1. Économie : une émergence en marche
• Industrie naissante
Radama I a impulsé une révolution sociale, culturelle et économique. Plusieurs corporations de métiers ont ainsi vu le jour : forgerons, charpentiers, maçons, tourneurs de bois et de métal, tailleurs de pierre et bijoutiers. À l’époque de son père, Andrianampoinimerina (1745-1810), il était difficile pour les vazaha de visiter Analamanga pour des raisons liées à la tradition. Radama I, en revanche, accepté l’installation des missionnaires britanniques de la London Missionary Society (LMS) car il savait que ces derniers apporteraient la Bible dans une main et l’ingénierie moderne dans l’autre. Le cas le plus célèbre est celui de James Cameron (1800–1875), un missionnaire artisan écossais qui a introduit des techniques modernes de construction en brique, de menuiserie, d'aqueducs et de mécanique, tout en aidant à faire fonctionner la première imprimerie à Madagascar. Sur la côte Est, des usines sucrières, des rizeries et des tanneries ont également été créés.
Cette industrie naissante est illustrée par Soatsimanampiovana, la cité ouvrière érigée à Mantasoa, à 68 km d’Antananarivo, capable d’accueillir 1 500 ouvriers. Ce site industriel, unique en Afrique, a permis, à partir de 1837, de fondre le fer pour fabriquer des armes, mais aussi des paratonnerres, du verre, de la faïence, des tuiles, de la chaux, du savon, des bougies, des pagnes, de l’encre, de l’acide sulfurique, des étoffes, des cordages et de la soie...
• Prémices de création monétaire
Le commerce était assez développé grâce à des ports qui échangeaient avec le reste du monde : Tamatave, Majunga, Andakabe (Morondava), Vohémar et Marodoka (Nosy Be). De nombreuses monnaies étrangères circulaient ainsi à Madagascar et leurs valeurs variaient d’une région à l’autre et d’un marché à l’autre. C’est Andrianampoinimerina qui a décrété que l’unité de compte la plus élevée était l’Ariary (de l’arabe al-rial).
Plus tard, des projets d’émission d’une monnaie nationale furent échafaudés. En 1826, une pièce unique de 13 grammes d'argent fut exécutée à la main à l'effigie du roi Radama I, mais le projet n'a pas dépassé le stade de prototype. Radama II reprit le dossier dans l’intention de créer une monnaie nationale pour remplacer les piastres coupées. Le photographe et missionnaire britannique William Ellis fut officiellement chargé de prendre le souverain en photo pour concevoir les moules de la future monnaie. Un projet ambitieux stoppé net par le régicide de 1863.
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En 1889, sous Ranavalona III, face à la pression coloniale française croissante, la souveraine et son gouvernement ont tenté d'affirmer leur souveraineté économique par la production d’une série de pièces de monnaie en convertissant le trésor accumulé par la reine Rasoherina, estimé à 800.000 francs, en piastres mexicaines. Le plan prévoyait la frappe de 2 millions de pièces en argent, notamment une pièce appelée « kirobo » (équivalant à 1,25 franc). Encore une fois, le projet n’a pas abouti à cause de l’expédition française de 1895.
Mais les autorités coloniales ne firent pas mieux. Il a fallu attendre plus de trente ans après l’annexion, en 1926, pour voir la mise en circulation des premiers billets propres à Madagascar.
2. Société : modernisation de l’administration
“C’est grâce à la France qu’à Madagascar, on porte des vêtements normaux et non des pagnes”, disait Galliéni. C’est absolument faux, bien entendu. Mais sur ce sujet, lire : Rongony, grève et amulettes : le dress code traditionnel à travers l’histoire
Sinon, le basculement du sorabe — le manuscrit arabico-malgache que Radama I maîtrisait — vers l’écriture latine par l’adoption d’un alphabet adapté aux réalités locales en 1823, a permis la fixation de la langue et facilité l’enseignement scolaire.
• Naissance d’une élite intellectuelle et bureaucratique
Quatre ans après l’ouverture de la première école à Antananarivo, en 1820, il y avait déjà un millier d’élèves et en 1828, on en comptait 2300. Les écoles ne se trouvaient pas uniquement en Imerina, mais également dans les provinces. Sous Ranavalona I et sa politique xénophobe, la scolarisation s’est faite dans la clandestinité, de 1835 à 1862. Mais dès 1863, on comptait déjà une soixantaine d’écoles.
Le 29 mars 1881, le Code des 305 articles rend même l’école obligatoire pour tous les enfants, garçons et filles, sous peine d’amendes pour les parents. Pour assurer la qualité de l’éducation, des inspecteurs scolaires sont formés. Sur ce point, Madagascar devance la France de Jules Ferry où l’école n’est devenue obligatoire qu’en 1882. Cette année-là, une statistique dénombre 168.600 élèves dans les différentes écoles confessionnelles de Madagascar. Avant l'annexion de l'île en 1895, Madagascar comptait environ 1200 écoles et près de 200.000 élèves.
Au début du XXe siècle, le taux d’alphabétisation dans le centre de Madagascar dépassait celui de plusieurs régions d'Europe méridionale.
Tout cela a donné naissance à la formation d’une élite à la fois de haut vol qu’occidentalisée. Une classe moyenne de fonctionnaires, d'ingénieurs, de médecins et de juristes formés en Europe. Dès 1820, une vingtaine de jeunes gens avaient été envoyés pour étudier en Europe.
- Le Prince Ratefy (1785-1828) a été envoyé à l'île Maurice, puis en Europe, afin de se familiariser avec l'administration et les structures européennes. Ce beau-frère de Radama I parlait couramment l’anglais et le français et a été nommé gouverneur de Tamatave.
- Raombana (1809-1855) : né Ravoalavo, il a suivi de brillantes études d'histoire, de philosophie et de mathématiques en Angleterre. À son retour, il est devenu le secrétaire particulier et le conseiller de la reine Ranavalona I. Il est considéré comme le premier historien malgache, au moderne du terme, avec ses chroniques historiques anglaises.
- Rahaniraka : né Ratotozy, jumeau du précédent. Il est devenu expert en diplomatie et occupa le poste de secrétaire d'État aux Affaires étrangères à son retour au pays.
- Ravarikia : envoyé en Europe pour apprendre les techniques militaires et industrielles, notamment la fabrication de la poudre. Il est mort tragiquement dans l'explosion de sa propre poudrière peu après son retour à Madagascar.
Plus tard, le Premier ministre Rainilaiarivony a continué cette politique en envoyant de jeunes gens faire des études supérieures en France afin de former les futures élites scientifiques et médicales du pays.
- Dr Andrianaly et son cousin, Dr Rajaonah : après avoir été formés à l'école du Dr Davidson, ils sont envoyés à la faculté de médecine d'Édimbourg en Écosse en 1871, d'où ils sont revenus diplômés en 1880. À son retour, Dr Andrianaly devient le médecin personnel de la famille royale et de Rainilaiarivony, tout en enseignant à l'école de médecine d'Anjohy.
- Dr Razafinimanjato : également envoyé faire des études médicales supérieures en France, il revient à Madagascar pour participer à la modernisation des structures de santé publique du royaume avant la colonisation.
- Dr Raveloarison : formé en Europe, son parcours s’inscrivait dans la volonté d'affranchir Madagascar de sa dépendance envers les médecins des missions occidentales. En effet, la première pharmacie de l’île a été créée en 1862 par des missionnaires LMS et le premier hôpital de Madagascar, de 40 lits, avait été ouvert le 25 juillet 1865 à Analakely par le médecin missionnaire écossais Dr William Davidson. Ce dernier l’avait adossé à une petite école de médecine pour former des praticiens locaux. C’est ainsi qu’en 1875, le Premier ministre Rainilaiarivony mit en place un système médical public composé de cliniciens fonctionnaires.
Mais il y avait aussi Philippe-Auguste Ramanankirahina (1860–1915) : il fut le premier Malgache diplômé de l'École des Beaux-Arts / de l'École d'Architecture de Paris en 1888. Il est particulièrement connu pour ses portraits historiques des souverains de Madagascar.
Sur les côtes, la princesse Juliette Fiche (1811-1889) et sa sœur Augustine ont bénéficié d’une éducation européenne à La Réunion pendant près d’une dizaine d’années. Leur demi-frère, Berora, après avoir été le seul élève de la première école ouverte par le missionnaire britannique David Jones en 1818 à Manangareza, partit en France avec Manditsara, petit-fils de Tsifanina, roi de Tintingue. Ils y allèrent pour « aller puiser des connaissances utiles », accueillis « avec tous les égards dus à leur rang. Ils sont logés au Gouvernement [et] traités avec distinction », selon le baron Milius, gouverneur de l’île de La Réunion de 1818 à 1821. Enfin, le fils de Juliette Fiche, Ferdinand, faisait partie des sujets brillants de l’École centrale de Paris, de telle sorte qu’à son retour à Tamatave, en 1851, on l’appelait « l’Espoir ».
• Un gouvernement de huit ministères
Le pouvoir monarchique était ultra-centralisé, concentré de manière absolue entre les mains de la reine et d’un Premier ministre. Mais cela va évoluer notamment lorsque le pouvoir des bourgeois roturiers hova supplantera, lentement mais sûrement, le pouvoir aristocratique andriana. Cela a commencé par un embryon de ministère des Affaires étrangères à partir de 1860, pour aboutir en mars 1876 à la création du premier gouvernement du pays, composé de 8 ministères flanqués d’un ou plusieurs vice-ministres. Ce “valo toko” a été officialisé par le Code des 305 articles, promulgué par Ranavalona II, le 29 mars 1881.
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- Le ministère des Affaires étrangères.
- Le ministère de l’Intérieur.
- Le ministère de l’Armée.
- Le ministère de la Justice.
- Le ministère des Finances.
- Le ministère de l’Éducation.
- Le Ministère du Commerce.
- Le ministère de l’Industrie et de la Législation.
• Un arsenal juridique inspiré des codes européens
À son arrivée au pouvoir, Ranavalona I a promulgué un Code, en 1828. Mais ses 48 articles étaient particulièrement répressifs avec une extrême sévérité des sanctions (peine de mort, réduction en esclavage des familles, confiscation des biens) et une justice de classe très inégalitaire. Il en va de même pour le code des 101 articles (Ny iray venty amby zato) promulgué le 3 septembre 1868, au début du règne de la reine Ranavalona II.
Le Code de 1881 structure de manière détaillée de nombreux aspects de la vie civile, pénale, administrative et foncière. En ce sens, on peut le considérer comme un texte fondamental de l’histoire du Royaume de Madagascar.
Le Code des 101 articles, par exemple, autorise certaines concessions avec les puissances étrangères. Celui des 305 articles, en revanche, interdit strictement la vente de terres malgaches aux étrangers sous peine de haute trahison. Par ailleurs, si les 101 articles maintiennent une tolérance relative à l’égard de la polygamie, les 305 articles l’abolissent officiellement. Ces derniers mettent en place un encadrement strict du mariage et du divorce (art. 50-63), notamment en exigeant le consentement mutuel des époux et en interdisant le mariage forcé.
Mais le Code des 305 articles n’est pas seulement un code pénal. Il offre un cadre au fonctionnement de l’État et intègre des concepts juridiques inspirés des codes européens, comme l’abolition des châtiments familiaux collectifs pour le délit d’un seul individu.
L’enregistrement des actes d’état civil s’est surtout structuré à partir de 1853, sous Ranavalona I. Mais la mise en place des “Sakaizambohitra” en 1878, puis des Antily en 1881, a permis de formaliser et de réglementer plus strictement les procédures en cherchant à organiser l'État de façon plus rationnelle et écrite, notamment pour les naissances, les mariages, les décès, les adoptions, les désaveux de paternité, les successions et les accords commerciaux et financiers.
• Naissance d’une presse de divertissement, mais aussi d’opinion
En se modernisant, le Royaume de Madagascar ne peut échapper à la naissance de la presse qui joue un rôle de pilier fondamental en garantissant l'accès à une information fiable et en éclairant le débat public. La presse malgache, une des plus anciennes d’Afrique subsaharienne, fête ses 160 ans cette année. En effet, c’est en janvier 1866 qu’est paru “Ny Teny Soa Hanalan’andro”, le premier journal de l’histoire de Madagascar qui ouvrira la voie à des nombreuses autres publications.
Les premiers journaux sont plutôt à vocation divertissante et évangélique. “Ny Mpanolotsaina” (1877), un magazine de haut niveau intellectuel, s'adressait aux cadres du royaume. Édité par les quakers britanniques, “Ny Sakaizan'ny Ankizy madinika” (1878), devenu “Ny Sakaizan’ny Tanora” en 1884, ciblait spécifiquement la jeunesse. Ce dernier et ”Ny Mpamangy”, de la Mission norvégienne en 1882, sont les plus anciens journaux malgaches encore en activité car ils continuent de paraître jusqu’à aujourd’hui.
Mais il y avait également “Ny Mpitory Teny” (1881), à caractère théologique, “Resaka Malagasy”, de la mission catholique (1874), et le “Mpiaro”, des anglicans (1875) où l’on peut lire les premières traductions en malgache de la littérature anglaise de l’époque.
La censure ne tardera pas à apparaître. La “Gazety Malagasy”, parue en 1875 par Dr Davidson, le pionnier de l’enseignement médical à Madagascar, a essuyé la foudre du Premier ministre Rainilaiarivony en raison de ses articles sur les abus commis par certains fonctionnaires et dignitaires de la Cour. Ainsi, malgré sa popularité avec un tirage de mille exemplaires mensuels, elle ne fera pas long feu et disparaîtra après seulement une année d’existence.
Cela a décidé le gouvernement à adopter des dispositions légales pour encadrer la presse dans le Code des 305 articles, notamment en cas de troubles de l’ordre public (article 145), de productions à caractère pornographique (article 146) ou de diffamation par voie de presse (article 148).
En effet, le Premier ministre Rainilaiarivony comprit rapidement le pouvoir des médias pour orienter l'opinion publique et moderniser l'État. Ainsi, il créa le journal officiel du Royaume de Madagascar, baptisé “Ny Gazety Malagasy”, en 1883.
Plus tard, on assista à l’éclosion de nombreux titres avec des journaux qui versaient plutôt dans la presse d’opinion.
Anthony Tacchi, journaliste et éditeur anglo-mauricien, fonde et dirige “Madagascar Times” à Antananarivo entre 1882 et 1890. Harvey, un citoyen britannique, fonde et édite “Madagascar News” à Antananarivo entre 1883 et 1885. Tous deux utilisent leurs publications pour défendre les intérêts de la monarchie malgache et contrer l'influence française à Madagascar. Pour les contrebalancer, le diplomate français Jean-Benjamin Larrouy, sous l'égide du résident général de France, Le Myre de Vilers, décide de riposter en faisant paraître “Le Progrès de l'Imerina” en 1887.
Les provinces ne sont pas en reste. À Toamasina, le Français Laisné de la Couronne, qui y introduit une imprimerie en 1879, publie simultanément deux titres, “La Cloche” et ”L'Opinion Publique”, en 1881. Mais il y avait également, à partir de 1891, le “Ministériel”, dirigé par un certain Julien Gimel, et “Madagascar”, qui a pour rédacteur en chef Maigne de la Solange.
À Antsiranana, l’imprimeur Hugnin fait paraître, deux fois par semaine, “L'Avenir de Diego-Suarez” à partir de 1893. Puis, le serial créateur de journal, Laisné de la Couronne, publie un journal, lui aussi bihebdomadaire, “Le Clairon”. Inutile de dire que toutes ces publications, appartenant à des Français, sont destinées à appuyer la propagande française pour la colonisation de l’île. D’ailleurs, “Le Moniteur de Nossi-Bé” paraît dès 1886 à Nosy-Be, qui était sous protectorat français distinct à partir de 1841 suite à une cession de la reine Tsiomeko.
3. Relations internationales : un État souverain reconnu par les puissances
Avant la colonisation française, le Royaume de Madagascar était un État reconnu internationalement, envoyant des ambassadeurs à Londres, Washington, Berlin et Paris pour défendre sa souveraineté. Auparavant, des traités de paix, de commerce et d’amitié avaient été conclus avec les principales puissances étrangères en vue de contrer les appétits coloniaux
L'Angleterre fut le premier allié diplomatique majeur du royaume. Le Traité du 23 octobre 1817 (et avenant de 1820) est un accord historique par lequel, le Royaume-Uni reconnaît officiellement Radama I comme "Roi de Madagascar".
Une convention commerciale (1867), suivie d'un traité de paix, d'amitié et de commerce en 1881 est signé avec les États-Unis. Des consulats américains sont ouverts, à Tamatave et à Antananarivo.
Un traité est conclu avec la France, en 1868 sous le règne de la reine Rasoherina (1814-1868), lequel accorde aux Français des accès commerciaux ainsi que des droits spécifiques sur la côte nord-ouest de l'île.
Un traité d'amitié et de commerce est signé le 15 mai 1883 avec l’Allemagne. Un accord similaire de commerce et de reconnaissance mutuelle est ratifié le 6 juillet 1883 avec l'Italie.
Afin de se hisser au même rang que les souverains étrangers, Radama II décida de créer des distinctions honorifiques sur le modèle de la Légion d’honneur instituée par Napoléon Ier dont Radama père et fils sont des grands admirateurs. Concernant l’Ordre de Radama II, on peut se référer à “Symboles royaux & rivalités à la cour d’Antananarivo sous le règne de Radama II”, l’excellent ouvrage de Nicolas Martin consacré à ce sujet.
Le Royaume de Madagascar pensait que l'appropriation des codes juridiques et techniques occidentaux était le rempart le plus efficace contre une invasion étrangère. Dès lors, qu'en serait-il de Madagascar sans la colonisation ? L’uchronie d’un « Japon africain » est séduisante. Madagascar aurait-il pu éviter la colonisation directe, à l’instar de la Thaïlande, ou l’Éthiopie ? Pour l’instant, disons simplement que, de tout ceci, on peut dire que c’est abusé d’affirmer que Madagascar doit tout à la colonisation.