La transformation locale des minerais ferait gagner 1,1 milliard de dollars à Madagascar
À Fotadrevo, dans le Sud de Madagascar, l’extraction du graphite bat son plein depuis 2024 avec une production d’environ 17.000 tonnes par an. La compagnie canadienne NextSource Materials a déjà effectué ses premières expéditions de graphite SuperFlake® vers des clients basés en Allemagne et aux États-Unis.
Face à l’explosion de la demande mondiale, NextSource Materials a validé une étude de faisabilité pour une phase 2, dont l’objectif est de multiplier massivement sa capacité pour atteindre 150.000 tonnes par an. Ce projet bénéficie notamment du soutien financier de la Société Financière Internationale (SFI) — une filiale de la Banque Mondiale —, qui a octroyé une facilité de crédit de 91 millions de dollars. Ce prêt couvre environ 50 % des coûts globaux du projet d’extension, estimés à près de 160 millions de dollars.
Ce grand bond en avant positionne Fotadrevo comme l’un des plus grands hubs d’exploitation de graphite au monde. Il permettra ainsi de briser le quasi-monopole de la Chine sur cette ressource stratégique, très recherchée sur les marchés mondiaux de la tech et indispensable à la fabrication des anodes de batteries lithium-ion pour véhicules électriques, notamment à destination des géants de l’automobile comme le japonais Mitsubishi.
Bien que la mine soit située à Madagascar, les infrastructures de traitement du concentré de graphite se trouvent pour l'instant à l’étranger. Initialement, NextSource Materials prévoyait d’intégrer l’île Maurice au cœur de sa chaîne de valeur en y construisant sa première usine africaine de purification et de transformation de graphite sphéronisé (matériau d’anode pour batteries ou BAM) au sein de la zone franche de Port-Louis. Cependant, face aux lenteurs administratives et aux complexités liées aux études d’impact environnemental (EIE) à Maurice, l'entreprise a choisi de réorienter ses investissements industriels vers Abou Dabi et l’Arabie saoudite.
En fait, le graphite malgache est actuellement exploité à travers dix grands projets miniers, ce qui positionne Madagascar comme le deuxième exportateur mondial avec 12 % de la production globale. Outre le site de Fotadrevo, l'île compte notamment la mine à ciel ouvert de Sahamamy, située à environ 61 km au sud-ouest de Tamatave. Elle est exploitée depuis 2018 par Total Graphite Plc (anciennement Tirupati) — une société cotée à la Bourse de Londres et dirigée par Shishir Kumar Poddar, un entrepreneur originaire de Mumbai dont la famille investit dans le graphite depuis 35 ans. En associant Sahamamy à son second site de Vatomina, situé dans la même région, Total Graphite Plc affiche une capacité de production nominale atteignant 30.000 tonnes par an.
À Sahamamy, l'extraction du graphite se fait à partir de minerais dits riches en mica, les gisements de la région orientale de Madagascar se trouvant dans des formations rocheuses hautement minéralisées. Le principal défi minéralogique pour obtenir un produit à haute teneur en carbone, lors du processus de flottation pour purifier le graphite, est donc la séparation sélective entre le graphite et le mica.
Parlons-en du mica. Il n'est pas classé officiellement parmi les minerais stratégiques, mais son exploitation présente le même scénario. Madagascar est le premier exportateur mondial de mica (35 % des exportations mondiales), mais la Grande Île ne bénéficie pas des mannes financières de ce minerai indispensable aux batteries des véhicules électriques et à l'isolation haute tension qui s'avère très utile dans l'aérospatiale ainsi que dans les fours industriels.
En effet, tout part sous forme de tout-venant, mélangé à du sable et des graviers, pour un prix dérisoire. Sur les zones d'extraction, notamment dans le Sud de Madagascar (à Ranopiso, Tranomaro, Maromby, Beharaha et Fort-Dauphin), où l'on emploie 11.000 enfants mineurs, le minerai brut s'achète pour une poignée de centimes (autour de 100 ariary/kg) auprès des exploitants artisanaux. À l'exportation, ce tout-venant est proposé par certains grossistes autour de 450 € la tonne. Après transformation, pourtant, le prix d'une plaque de micanite varie de 800 à 3000 $.
Le projet contesté Vara Mada suivra le même chemin. La société américain Energy Fuels va produire un concentré de monazite qu’il expédiera direct aux États-Unis il sera transformé en oxyde.
Sur la péninsule d’Ampasindava, à cheval sur les régions Sofia et Diana, la société britannique Harena Resources, cotée également à la Bourse de Londres, prévoit de démarrer, à partir de 2028, l’exploitation d’un gisement de 606.000 tonnes d’oxydes de terres rares sur une durée de vingt ans pour un investissement de 143 millions $. La mine d’Ampasindava se positionnera alors comme une des plus importantes sources hors Chine de ces métaux stratégiques, essentielles à la fabrication des batteries de véhicules électriques, des éoliennes et de nombreux équipements électroniques.
Enfin, bien qu’il ne soit pas classé parmi les minerais stratégiques, le fer fait partie des produits qui intéressent particulièrement les investisseurs actuellement. Et toujours sans transformation locale.
Récemment, Akora Resources a obtenu un permis d’exploitation d’une durée de 25 ans pour le gisement de Bekisopa, situé dans la Haute-Matsiatra, qui recèle 194,7 millions de tonnes de minerai de fer. S'étalant sur une surface de 150 km², ce site se révèle très rentable, avec un retour sur investissement initial (estimé à 60 millions de dollars) prévu en seulement deux ans.
Par ailleurs, le versement de 100 millions de dollars à l'État malgache par le consortium chinois Wisco durant la Transition de 2009 reste gravé dans les mémoires. Ce montant constituait un "pas de porte" pour l’exploitation de la mine de fer de Soalala, dont les réserves sont estimées entre 350 et 800 millions de tonnes, avec une teneur en fer d'environ 35 %. Depuis lors, le projet est au point mort pour trois raisons majeures. D’abord, il requiert plus de 8 milliards de dollars d'investissements, notamment pour bâtir un nouveau port en eau profonde, une centrale hydraulique et un corridor logistique ferroviaire indispensable à l'acheminement du minerai. À cela s'ajoutent l’instabilité politique chronique à Madagascar ainsi que les fortes fluctuations des cours mondiaux du fer. Enfin, la population locale dénonce régulièrement l'absence totale de retombées économiques et d'infrastructures sociales (telles que des hôpitaux et des cliniques) lors de la signature du projet.
Madagascar dispose de 16 projets majeurs de minerais essentiels. 90 % de ces projets sont contrôlés par des multinationales étrangères venant de la Chine, de l’Australie, du Canada ou encore du Royaume-Uni.
Parmi les grandes sociétés minières installées à Madagascar, seule Ambatovy transforme ses minerais sur place, à Toamasina, pour atteindre un taux de pureté de 99,9 %.
En convertissant ses minerais bruts en composants plus élaborés, Madagascar dispose d’un potentiel d’exportation industrielle diversifiée évalué à 1,1 milliard de dollars. Les évaluations de la valorisation locale des minéraux estiment ce potentiel de création à 19.696 emplois, ce qui porterait la contribution des mines à 14 % du PIB.
Le Code minier adopté en 2023 veut changer la donne en faisant passer les mines d’une logique extractive à une logique de valorisation nationale. Ainsi, le nouveau texte incite les sociétés minières à réserver 30 % de leur production aux transformations locales au lieu de l’exporter ou de la vendre à l’état brut. Mais ce quota n’est pas contraignant, car il dépend du bon vouloir de l’exploitant.
Malgré tout, le Code de 2023 prévoit une incitation fiscale pour les sociétés qui feront l’effort de transformer les produits bruts en métal raffiné. Normalement, une entreprise doit payer à l’État une taxe s’élevant à 5 % de la valeur de sa production. Si elle transforme les produits extraits, elle obtient un abattement de 30 % sur cette taxe. L’entreprise ne paiera donc plus que 70 % de la taxe initiale. Son taux d’imposition effectif passe ainsi de 5 % à 3,5 %.
Cela dit, cette transformation a un coût : 1,82 milliard de dollars pour déployer les infrastructures industrielles nécessaires. Mais cet investissement est envisageable. Le 23 septembre dernier, le futur ex-Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a déclaré que Madagascar figurait parmi les six premiers pays qui bénéficieront du nouveau mécanisme d’appui de l’ONU consacré aux minerais stratégiques. Ce programme vise à aider les États bénéficiaires à développer des chaînes de valeur locales et à tirer davantage de bénéfices de leurs ressources. La balle est donc dans le camp des décideurs malgaches et de leur capacité de persuasion.
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