Madagascar, l’île aux disparus
Alors que la révolte de la jeunesse a contraint le président Rajoelina à la démission l’année dernière, enlèvements et assassinats mystérieux se sont multipliés.
Le 14 juillet, les assassins étaient de sortie, mais Jean-Marcel Rakotonirina ne le savait pas. Il ne s’est pas inquiété quand son fils de 21 ans, Judikael, parti faire une course, n’est pas tout de suite rentré à la maison. « On a pensé qu’il s’était arrêté pour regarder le match sur grand écran. On a fait la tournée des bars. Ensuite, celle des hôpitaux, et puis les morgues. » Il sort son téléphone et montre la photo d’un corps flottant dans une rivière. « La police a dit que mon fils s’est noyé, mais regardez les hématomes, il a été battu. » À ses côtés, deux femmes habillées en noir errent sur le parvis de l’hôtel de ville en exhibant le portrait de leur frère Roméo, jeune homme souriant, trouvé mort le 14 juillet.
Voilà plusieurs mois que la Grande Île est secouée par des disparitions et des crimes sans mobile apparent. Le traumatisme est tel que le vendredi 24 juillet a été décrété journée de deuil national. Une cérémonie œcuménique est rendue en hommage aux victimes sur la place du 13-Mai. À Antananarivo, la capitale malgache, c’est souvent là que se déroulent les grands événements. Le dernier en date : une révolution en octobre dernier portée par la Gen Z. Pour éviter un bain de sang, un colonel de l’armée de terre, Michaël Randrianirina, a ordonné à ses hommes de se retourner contre le président Andry Rajoelina. Il a réussi à prendre le pouvoir et s’est engagé à rétablir l’ordre et à organiser des élections libres. Mais sa feuille de route s’est vue bousculée par des actes de déstabilisation : des perquisitions sauvages menées la nuit par des militaires en son nom, puis ces disparitions.
Pour rendre hommage aux victimes, le 24 juillet, le colonel a endossé sa toge blanche de berger du mouvement évangélique du « Réveil ». Fervent chrétien, le colonel a rassemblé les forces religieuses pour lutter contre les « forces du mal », mais la foule est moins dense que pendant la révolution. Dans les rues d’Antananarivo, le pouvoir de transition est critiqué. « Ils gouvernent comme s’ils avaient été élus, alors qu’on leur demande juste d’organiser des élections », râle un proche du mouvement des Gen Z. En avril dernier, Moscou aurait proposé son aide pour organiser le scrutin. Drôle de partenaire pour garantir la démocratie. Depuis, la présence des Russes soulève des interrogations. « Lorsque le colonel Randrianirina a pris le pouvoir, nous explique cet ancien élu, il avait une partie de l’armée contre lui. Il craignait un contre-coup d’État. Il a demandé une protection aux Américains, qui ont refusé. Il s’est tourné vers les Russes, qui ont envoyé une quarantaine de mercenaires de l’Africa Corps – l’ex-milice Wagner. » Présents depuis les années 1970, ces derniers ont vu une opportunité de se renforcer et, depuis, selon notre source, « ils mettent la pression ». Dans ce contexte, la série de kidnappings serait un bon levier pour instrumentaliser les peurs.
C’est évidemment un tout autre discours qu’a tenu le président de la transition, le 7 septembre, lors de sa rencontre avec le président Macron. Sa ministre de la Justice, Fanirisoa Ernaivo, nous assure de son côté préparer les élections. « Nous travaillons à la dématérialisation de l’identité, au recensement biométrique et serons en mesure de fournir des listes électorales fiables, ce qui réduira le risque de fraude. » De retour d’un déplacement à Madagascar, le député MoDem Bruno Fusch se disait confiant lui aussi : « Le colonel veut tenir sa parole. Qu’il veuille devenir président, c’est une évidence, mais au moyen d’élections libres et démocratiques. »
« Toutes ces morts ressemblent à une déstabilisation politique. Il est clair que quelqu’un de haut placé est payé pour ça », lâche Lucien, dont le neveu a été assassiné
Le chef de la transition n’aurait donc aucune raison de semer le trouble. Qui d’autre alors pourrait orchestrer cette vague de disparitions sans précédent ? Ancien employé dans un journal indépendant, Lucien Andria nous amène sur les routes esquintées qui dominent les rizières en escalier des Hautes Terres, à une cinquantaine de kilomètres d’Antananarivo. Ces dernières années, des groupes mafieux ont harcelé les propriétaires de cette région fertile d’Ambatomanga pour les exproprier. « J’ai moi-même été kidnappé », confie ce trentenaire avant de nous présenter son cousin, un homme fin au visage creusé par les rides. « Ordres ministériels, convocations devant le tribunal… Ils ont essayé de prendre nos terres par tous les moyens, enchaîne ce dernier. Nous avons tenu car nos ancêtres ont créé des cadastres ici, en 1905, tout est en règle. » L’enlèvement de son neveu Ny Aina Liantsoa, le 15 juillet, s’inscrit pour lui dans cette guerre. « C’était un étudiant intelligent et responsable, il s’occupait déjà des bornages – les cadastres. » Ses ravisseurs savaient-ils qui il était ? « Évidemment. On a lancé des appels à témoins. Quatre jours plus tard, une personne l’a trouvé. Son sang était encore chaud, il était mort depuis peu. Son corps était intact, mais plus rien sur son visage n’était à sa place. Comme s’il avait été tué à coups de marteau. » La famille est effondrée, le pays choqué, mais la police réagit froidement. « On leur a dit que, le soir de l’enlèvement, des villageois avaient remarqué quatre véhicules 4x4 noirs, jamais vus ici, poursuit l’oncle. Ils nous ont dit : “On vous tient au courant.” On attend toujours. » « Je ne sais pas si tout est lié, reprend Lucien, mais sa mort arrive à un moment où d’autres jeunes ont été assassinés dans ce qui ressemble à une opération de déstabilisation politique. Il est clair que quelqu’un de haut placé est payé pour ça. »
Deux noms ressortent dans les rues d’Antananarivo. Celui du président déchu Andry Rajoelina, exilé aux Émirats arabes unis, et de son homme de confiance Mamy Ravatomanga. Longtemps considéré comme l’homme le plus riche et le plus puissant de Madagascar, il dirigeait un conglomérat présent dans les transports, l’automobile, le BTP, le tourisme, le sport, l’import-export, etc. Aujourd’hui incarcéré à l’île Maurice, le milliardaire est visé par plusieurs enquêtes. « Aucune charge formelle, étayée par des preuves, n’a, à ce jour, été portée contre lui », déclarent ses avocats, Me Kushal Lobine à l’île Maurice et Me Hector Bernardini en France. Depuis son arrestation en octobre 2025, le nom de « Mamy » résonne à Madagascar. « Son pouvoir économique et ses réseaux lui ont conféré une large influence et sa capacité de nuisance ne doit pas être sous-estimée », confie Fanirisoa Ernaivo. Lui et l’ancien président auraient tout intérêt à tirer les ficelles pour entretenir un climat d’insécurité et affaiblir le régime de transition.
C’est ce qui semble ressortir du témoignage de Harold*. Ce fonctionnaire dans une institution internationale a perdu son fils, Johary, il y a deux mois. Disparu le 6 juillet à la sortie de la fac, son corps a été retrouvé mutilé le lendemain dans une carrière. Sa famille horrifiée a découvert la photo de sa dépouille sur les réseaux sociaux. « Le président de la Refondation [le colonel Randrianirina, NDLR] est venu chez nous avec ses ministres, nous raconte Harilanto Ravelomanantsoa. Ils nous ont expliqué que notre fils était considéré comme un martyr et que ceux qui ont fait ça sont des gens qui cherchent à nuire au pouvoir. Nous avons ensuite organisé une conférence de presse et c’est à partir de là qu’il y a eu une mobilisation. » Le lendemain, le gouvernement a lancé une force opérationnelle et une série de promesses. Il a ensuite communiqué des chiffres rassurants, mais peu réalistes. « De nombreux enlèvements passent inaperçus, nous dit le père de Johary, c’est pour cela qu’ils ciblent des jeunes issus de la bonne société : pour être sûr qu’on en parle. » C’est ce qu’il s’est passé le 21 août quand les corps de deux jeunes femmes de 17 et 21 ans ont été retrouvés dans un ravin. L’une était active sur TikTok, l’autre s’était fait connaître dans un clip. Cette fois, les quatre assassins présumés ont été interpellés, mais tués lors de la reconstitution par les forces de sécurité. Faute de témoignage, le mystère demeure.