Sex & drugs & rock’nroll
Jean-Joseph Rabearivelo a vécu dans les années 30, mais sa vie, ses œuvres et ses frasques le rendent si contemporain. S’il avait vécu à notre époque, il aurait partagé en live streaming. Comme les réseaux sociaux ne relevaient même pas du rêve à ce moment-là, il l’a tout simplement couché par écrit jusqu’à la dernière minute, quand sa main, que la vie a quitté, ne faisait plus que glisser sur le papier…
Si on se réfère aux critères de nos jours, sa vie était rock’n roll. Mort à 26 ans, on peut dire qu’il fait partie du Club des 27, comme les rock stars des années 60-70 : Jimi Hendrix, Brian Jones des Rolling Stones, Kurt Cobain de Nirvana, Jim Morrison...
Rabearivelo brûlait ses œuvres, et même les premiers « Calepins bleus », son journal intime où il consignait sa vie jour après jour, pour mieux les rebâtir après, comme Jimi Hendrix qui brûlait sa guitare sur scène. Rabearivelo courait après un amour impossible, Apolline Razafy dit Paula - l’épouse du propriétaire de la salle de cinéma Roxy, mais qui alimentait ses fantasmes, comme Brian Jones avec Anita Pallenberg qui lui a préféré les bras de Keith Richards. Il avait connu des expériences homosexuelles, comme les stars du glam rock des années 70. Son nihilisme en fait un précurseur des punks tandis que son suicide rappelle pleins d’autres qui ponctuent régulièrement la planète rock, à l’instar de Kurt Cobain.
La teneur de la lettre d’adieu de Kurt Cobain lors de son suicide aurait pu être écrit par Jean-Joseph Rabearivelo : « Le pire crime auquel je puisse penser serait de duper les gens en prétendant que je m’amuse encore à 100% (…) dès l’âge de sept ans, j’ai commencé à haïr l’être humain en général (…) il vaut mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu ». Ce feu que Jim Morrison des Doors, un autre membre du Club des 27, suppliait en vain qu’on allume (« Light my fire »). Feu ! Chatterton est le nom d’un groupe de pop français en hommage au poète anglais du XVIIIè siècle, Thomas Chatterton, qui s’est suicidé à17 ans. Le nom symbolise l'idée que si le poète est mort, il est simultanément ressuscité et immortalisé par l'énergie vitale véhiculée par le point d'exclamation, qui sonne comme un « feu ! » de départ ou le signal d'une explosion créative. Rabearivelo est justement considéré comme un “lointain petit-neveu de Chatterton” par René Maran (1887-1960), écrivain martiniquais lauréat du prix Goncourt en 1921 avec “Batouala”.
Selon Dave Grohl, le batteur de Nirvana, Kurt Cobain « ne pouvait même pas trouver de réconfort dans sa seule vraie médecine - la musique ». Pour Jean-Joseph Rabearivelo, c’était plutôt l’écriture.
Kurt Cobain, autant que Jean-Joseph Rabearivelo, souffrait de ce syndrome auquel ce dernier a attribué une formule, poétique certes, mais sombre : « mourir de ne pas vivre ».
« La vérité est que je souffre – et je souffre d’autant plus que je n’ai vraiment personne à qui me confier totalement. Je me sentirais autrement moins seul, et, partant, mon fardeau de « solitude » n’aurait pas le même poids que je lui sens. Si au moins, bon Dieu, j’avais la force de travailler ! Mais non ! », écrivait Jean-Joseph Rabearivelon le 16 juin 1937 dans « Les Calepins Bleus ».
Il décide alors de quitter « délibérément la lutte, le vie - cette immense philosophie. Délibérément et sans amertume, comme sans rancune », selon la teneur de la lettre adressée à son ami Robert Boudry, le 22 juin 1937. « Mourir jeune et laisser un beau cadavre », comme disait James Dean.
On a tous quelque chose en nous de Rabearivelo
Comme Beaudelaire, comme Verlaine, donc chemin faisant Rimbaud, et comme tous les écrivains de l’entre-deux guerres dont certains entretenaient des relations épistolaires suivies avec lui, JJ Rabearivelo passait sa vie entre la littérature, la drogue et le sexe. Et comme Johnny Hallyday à l’endroit de Tennessee, on peut dire qu’on a tous quelque chose en nous de Rabearivelo, cette volonté de prolonger la nuit, ce désir fou de vivre une autre vie, cette force qui nous pousse vers l’infini.
On épiloguera longtemps sur la, ou plutôt, les causes de son suicide. Lassitude devant la non-reconnaissance de son talent à sa juste valeur, refus des autorités coloniales de l’embaucher dans l’administration, frustration de n’avoir pas été choisi pour être membre de la délégation malgache à l’exposition universelle de 1937 à Paris lors qu’il rêvait de s’établir en France…
Lucide, malgré tout, Rabearivelo s’en délecte plutôt et écrit, visionnaire, dans son journal, dès le 10 janvier 1934 : « on s’intéressera, plus tard, terriblement à moi – ne serait-ce que j’aurai été un fameux précurseur ! Une petite manière de vengeance sur ce siècle -sur ce temps -sans foi et ingrat. Le mien. J’aurai ma légende. Une légende qui sera à souhait grossie et, à souhait aussi, à grands coups d’érudition, ramenée à ses justes proportions… »
Cet article est le condensé de mes articles journalistiques sur Jean-Joseph Rabearivelo depuis 2011.
Comment Jean-Joseph Rabearivelo voyait ses contemporains
Jean Ralaimongo. « Un héros doublé d’un aventurier (c’est toujours ainsi en nos temps) et triplé d’un fin escroc (…) qui, depuis des années, fait profession d’agitateur. Et de plaît à afficher un masque de martyr. Un homme d’un cynisme déconcertant, d’autre part -un de ceux que la plus brutale des franchises constitue la première (sinon la seule) vertu ».
Dr Ratsimba-Rajaonary. « Ce home plus patient qu’un âne et plus appliqué qu’un élève myope ! n’avait-il pas quitté le pays, en 14-18, humble et même obscur fonctionnaire ? Or, il nous revint avec deux précieux parchemins, ce dont, d’ailleurs, il est si vain. Deux précieux parchemins et un vice : celui d’Onan ».
Pasteur Hans Rabeony. « Un vieillard tout noir, tout ratatiné, affublé en surplus de lunettes blanches, la tête si rigolote, que, plus d’un endroit on se la désigne sous le manteau comme étant un lémurien authentique et à peine évolué ».
Paul Rapatsalahy Idealy-Soa, dit Kambetty. « Je marche et je marcherai avec ce coq-à-œufs parce que je suis assez bien payé et aussi, surtout, parce qu’il y a du bon dans l’idée mère. Et puis, je n’aurais guère à me fouler les pattes : donner forme humaine à un ou deux articles mensuels de de collaborateurs éventuels, un poème de moi et, du même, une page de critique. Et c’est tout. De quoi me désembêter un brin et, à la fois, faire plaisir à des amis ».