Une photo exceptionnelle d’Antananarivo, prise entre 1862 et 1865, par William Ellis. Le palais de la reine est encore en bois, mais on peut apercevoir, en haut vers Ambohipotsy, la maison en dur de Radama II, inaugurée le 5 décembre 1862. C’est la première maison en pierres de la ville avant la construction des églises commémoratives.
William Ellis, photographe et plus si affinités...
Vers le milieu du XIXè siècle, Madagascar est à un tournant de son histoire. Une industrie naissante permet de fabriquer localement des fusils, des canons, des munitions. Quarante corporations de métiers se créent : forgerons, charpentiers, maçons, tourneurs de bois et de métal, tailleurs de pierre. On construit des ponts et de luxueuses maisons. On fabrique du vin, des sirops, du rhum, des jambons et du fromage. Mais aussi des bijoux, des meubles, des instruments de musique et des fleurs artificielles. À l’instar des pays civilisés du monde, l’unification est en marche. Culturellement, la fixation de la langue se fait à travers la création de l’alphabet latin adapté aux réalités malgaches avec la formation d’une élite locale alphabétisée. C’est alors que la photographie est arrivée pour témoigner de tout cela.
Il suffit de voir le faste lors du couronnement de Radama II devant 100.000 personnes à Imahamasina, le 23 septembre 1862, pour se convaincre que l’on a affaire à un pays en pleine métamorphose civilisationnelle. Alors que l’Afrique continentale subissait une pénétration coloniale fragmentée, Madagascar fonctionnait comme un État souverain reconnu par les puissances occidentales qui envoient des consuls et ambassadeurs officiels. La publication de l’événement sur une double page dans “The Illustrated London News”, du 21 février 1863, marque la naissance du photoreportage à Madagascar.
Mais les débuts n’étaient pas faciles. Le premier appareil photo arrivé à Madagascar est celui du missionnaire anglais William Ellis (1794-1872) qui débarque à Tamatave en 1853. Il n’aura cependant pas l’autorisation monter à Antananarivo. Tamatave sera ainsi le premier site à être photographié à Madagascar, en juillet 1853.
La reine Ranavalona I (1788-1861) était alors dans un trip anti-vazaha sur les conseils de ses appuis hova Tsimahafotsy d’Avaradrano qui voient d’un mauvais œil l’influence grandissante des missionnaires chrétiens ainsi que des affairistes étrangers de tous bords à l’époque de Radama I (1793-1828). Quelle déception pour William Ellis qui a préalablement étudié Madagascar pendant des années à travers les récits des premiers missionnaires dans la Grande île et en a publié une compilation “History of Madagascar”, en 1838.
Passionné de photographie, William Ellis s’est formé auprès de Roger Fenton, pionnier anglais de la photo et premier photographe officiel du British Museum. Il acquiert le matériel nécessaire avant de partir pour Madagascar, mandaté par le London Missionnary Society (LMS) pour négocier, avec l’artisan missionnaire James Cameron (photographe lui-même), la réouverture de Madagascar aux étrangers. Malheureusement, l’attaque franco-anglaise de Tamatave en 1845 a encore accentué le courroux de la reine vis-à-vis des vazaha. William Ellis se replie à l’île Maurice. Il retente de nouveau, seul, sa chance en 1854. Nouveau refus. Deux ans plus tard, il revient à la charge et, avec une recommandation du gouvernement anglais, obtient la permission de passer un mois à Antananarivo. Il se lie d’amitié avec le futur Radama II (1829-1863) et prendra des photos de ce dernier, notamment une avec la princesse Rabodo (future Rasoherina), mais se heurte au refus absolu de la reine Ranavalona I de poser, craignant que la chambre noire vole son âme. Une croyance partagée par le peuple. Un jour, alors que William Ellis était à Ambohipotsy, une femme possédée par le ramanenjana s’est approché et, après avoir tourné autour du trépied, a failli tout casser en se saisissant de la chambre noire. Il est vrai que certaines anecdotes contribuent à cette légende urbaine, telle l’histoire de ce jeune fonctionnaire de Tamatave qui décède après avoir été photographié, en 1853. Ellis va remettre sa photo à parents lorsqu’il est parvenu à se rendre à Antananarivo, mais le mal est fait.
Ici, une remarque s’impose : le portrait dit de Ranavalona I est un fake. La reine n’a jamais pris de photo. La méprise vient du fait que sur commande des autorités coloniales, Philippe-Auguste Ramanankirahina (1860-1915), le premier Malgache diplômé de l’École des Beaux-Arts et d’Architecture de Paris a réalisé, en 1905, une série de portraits des souverains malgaches pour être exposées à l’Exposition coloniale de Marseille. Ramanankirahina s’est alors inspiré d’une photographie de la princesse Rabodo, prise par William Ellis, pour faire le portrait de Ranavalona I. Les célèbres portraits d’Andrianampoinimerina et de Radama I sont encore de lui. Et sont tout aussi faux.
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Finalement, à la mort de Ranavalona I, en 1862, les portes de Madagascar s’ouvre de nouveau aux vazaha et William Ellis peut revenir à Antananarivo où il devient le confident du nouveau roi, Radama II, et de la maîtresse servile de celui-ci, Marie Rasoamieja.
D’autres pionniers de la photographie disputent la primauté à William Ellis. Le jésuite Révérend Père Finaz se serait servi du daguerréotype dès 1856, à l’époque où Ellis accède pour la première fois à Antananarivo. Mais on n’en dispose aucune preuve matérielle. Il y a également, Désiré Charnay, un explorateur qui a séjourné à Sainte-Marie, Tamatave, Nosy-Be en 1863, pour le compte de la compagnie Lambert, celle à qui Radama II va confier l’exclusivité de l’exploitation des terres, des forêts et des mines de de Madagascar dans le cadre d’un accord qui sera à l’origine de sa perte. Désiré Charnay, qui a assisté au couronnement de Rasoherina, en août 1863, a adopté une posture de vazaha arrivé en terrain conquis en méprisant ses modèles, « ces Malgaches crépues qui, malgré toute (sa) bonne volonté, (lui) semblèrent gauches et malhabiles ».
William Ellis, lui, a toujours pris soin de mettre en valeur ses modèles et de leur donner une épreuve. Généreux et passionné autant par son art que par Madagascar. Ses photos sont des témoins incontournables de la période du milieu du XIXè siècle à Madagascar. Aucun pays africain ne dispose d’une aussi riche collection. Et encore, certaines de ses œuvres ont subi les effets destructeurs des éléments.
Trois mois après le couronnement de Radama II, un cyclone a détruit, en pleine nuit, son laboratoire car le mur de soutènement de la route qui va du Rova au Palais du Premier Ministre était situé exactement au-dessus de sa maison! Les boîtes à plaques sont écrasées. “Seuls un ou deux des négatifs étaient intacts”, disait-il dans “Madagascar revisited”.
Il y a aussi les jalousies de tous bords. La dernière fois qu’Ellis quitte la Grande Ile, en 1865, il se fait subtiliser un paquet dans lequel se trouvent un certain nombre de plaques qu’il ne retrouve pas. Curieusement, les portraits du Premier ministre, Rainilaiarivony jeune, et de Radama II se retrouvent plus tard à la vente à Paris sous d’autres signatures !
W. Ellis meurt en Angleterre en 1872. Il laisse pour la prospérité une collection inestimable de photos, les tout premiers clichés connus de Madagascar, incluant des portraits historiques des membres de la cour royale et des habitants. 39 de ces clichés sont conservés au musée du Quai Branly, à Paris, un album composé d’une vingtaine de plaques se trouve au Getty Museum, à Los Angeles et l’iconique photo d’Antsahatsiroa au Metropolitan Museum of Art de New York. À Madagascar, on peut trouver des ouvres de William Ellis aux Archives Nationales de Tsaralalàna et au musée de la Photographie, à Andohalo.
William Ellis était un photographe, mais il en faisait plus lorsqu’il se découvre des affinités avec son sujet.
Il était particulièrement proche de Radama II. Il lui arrive donc de s’immiscer dans des affaires politiques. William Ellis a ainsi déconseillé au roi de conclure la Charte Lambert. Ce que confirme le Commandant Dupré, chef de la délégation française lors du couronnement de Radama II. “Pressé par mes arguments, Radama m’avoua que M. Ellis avait fait tous ses efforts pour le détourner de ce traité”, révèle-t-il dans “Trois mois de séjour à Madagascar”, éd. Louis Hachette, Paris, 1863, pp. 225.
Outre les témoignages qu’il a fixé sur du papier photographique, William Ellis a également rapporté ce qu’il a vécu à Antananarivo dans plusieurs ouvrages dont “Three Visits to Madagascar” (1858) et “Madagascar Revisited” (1867). Selon lui, le mot “République” a été évoqué près l’assassinat de Radama II. Mais certains protagonistes de cette révolution bourgeoise ont estimé que ce n’était pas encore le moment. Un raisonnement hérité des ancêtres que l’on rencontre encore aujourd’hui. En tout cas, pour lui, la dynamique de progrès que Madagascar a connue a été stoppée net avec le régicide.
Mais il ne faut pas oublier que William Ellis était un missionnaire avant tout. Et dans ce domaine, sa plus grande réalisation est d’avoir lancé une souscription internationale pour construire les temples commémoratifs en hommage aux martyrs chrétiens malgaches mis à mort sous le règne de Ranavalona I : Ampamarinana, Ambohipotsy, Faravohitra et Ambatonakanga. Un exemplaire des urnes pour collecter les dons lors de l’école du dimanche en Angleterre et à l’île Maurice se trouve aux archives FJKM à Faravohitra.
William Ellis avait un élève, John Parrett, imprimeur du LMS de 1862 à 1885, qui a continué ses œuvres. S. Ashwell remplace Parrett à son tour, en 1893. Ses travaux ont largement alimenté le circuit des premières cartes postales qui ont radicalement modifié la vision de Madagascar. Il détenait un stock de 600 clichés en 1903. Pendant ce temps, les Norvégiens œuvrent du côté d’Antsirabe. Plus de 150 albums de photos ont été déposés à Stavanger par la Norwegian Missionary Society (NMS).
Et les Malgaches dans tout ça ?
Des Malgaches formés par les missionnaires ouvrent les premiers studios photographiques à Antananarivo. Le pionnier en est Ratsimamanga, apparemment un disciple de John Parrett. Malheureusement, aujourd’hui, on connaît très peu de clichés de lui. On sait juste qu’en 1899, il a confié un album de six-cents clichés à Gallieni.
Il y a aussi Razaka (1870-1939), qui ouvre son studio en 1889, rue Dupré, à Ambatonakanga. C’est J. C. Kingzett, missionnaire quaker britannique directeur de l’imprimerie du FFMA (Friends' Foreign Mission Association) qui lui a appris l’art photographique. Écologiste avant l’heure, Razaka aimait photographier les plantes endémiques de Madagascar, les colorait à la main et inscrivait sur chaque photo leurs caractéristiques et propriétés thérapeutiques. C’est ainsi qu’il a obtenu le 1er prix au concours Horticole de la station d’essais de Nanisana, en 1916. Il a également obtenu la médaille d’argent à l’Exposition universelle de 1900 à Paris.
Un autre pionnier, Rajaofera, s’est établi à Ambondrona-Faravohitra en 1898 et a participé, comme Ratsimamanga, à l’exposition de Hanoi, en 1902-1903.
Enfin, citons également Joseph Razafy (1881-1949). Après son décès, sa fille Edwige Razafy, qui a appris le métier auprès de son père dès l’âge de sept ans, prend la relève jusqu’à la fermeture du studio en 1964 en raison de problèmes de santé.
Pendant la période coloniale, l’usage de la photo s’est vite répandu car en 1897, un arrêté réglementant le travail des hommes de 16 à 60 oblige les intéressés à fournir deux photos d’identité. C’est ainsi que des photographes malgaches sont recrutés par l’administration.
L'art du portrait de studio atteint alors un sommet avec des maîtres comme Ramilijaona. Mais ce dernier a également réalisé des photo reportages intéressants comme les ateliers de la tannerie S. Ottino, en 1930. Il faisait partie des exposants malgaches à l’exposition parisienne de 1931 avec Razafitrimo, Cl. Rasolonjatovo (Andravoahangy), et Pierre Razafy. Même si ses affaires ont beaucoup prospéré, son studio ferme peu après sa mort, le 4 décembre 1938, faute de relève. L’essentiel du fonds Ramilijaona est actuellement abrité par la Maison de la Photographie, à Andohalo.
G. Razafitrimo travaillait avec Ramilijaona dans les années 1930. Il décède à 64 ans, en décembre 1936, et son fils, Jean Razafitrimo, prend la relève en fondant la société Razafitrimo fils. Le Photo Hova, avec ses nombreuses annexes, était un des studios les plus populaires d’Antananarivo, pour ne pas dire de Madagascar. Le studio Edna, un autre studio mythique, est apparenté aux Razafitrimo.
En région, citons F. Rasoamanana, né à Antananarivo en 1883, fondateur du studio Photo-Betsileo à Ambositra qui fera connaître les Zafimaniry. Il obtient la nationalité française en 1933.
À Tamatave, il y avait Rajaofetra Samuel, arrêté en octobre 1915 dans l’affaire de la VVS, à qui on doit le seul cliché connu du skating-ring de Tamatave. Il s’agit du premier espace de patinage à roulettes à Madagascar, situé à l'emplacement de l'ancien vélodrome et ancien stade de la ville. À Tamatave toujours, Rabe Henri officie au Phono-Photo, boulevard Joffre, tandis qu’à Morondava, l’éditeur C. Tsakanias publie des clichés de J. Rasoara. À Sambava Rajerison Davidson nous a laissé des clichés témoins de son temps : des prisonniers travaillant le dimanche. À Antsiranana, il y a J. Razafimahefa, 4, rue Colbert, et J. Razaf.
On peut considérer les années 20 et 30 comme l’âge d’or de la photographie malgache. Cette époque voit également l’éclosion du photojournalisme avec des photographes qui, comme Razafitrimo, travaillaient pour la presse française. Raphaël Rajaspera est le photographe attitré de “Madagascar illustré”. J.B. Randrianjafy, bien que photographe à Ambohimalaza, a également fait des reportages sur le marché de Majunga pour “Madagascar illustré”.
On ne peut clore cette histoire sans parler des contributions des photographes étrangers. Les militaires coloniaux, par la couverture de la campagne militaire de 1895 et les relevés topographiques, ont légué d’importants clichés au fonds du Foibe Taosarintanin’ny Madagasikara (FTM). Il en est de même des photographes vazaha éparpillés à travers l’île dont certains éditaient des cartes postales. Leurs noms ne sont pas étrangers aux collectionneurs (ou pas) : L. Durgeat, pharmacien à Fianarantsoa, Goulamhousen Charifou, un khoja établi à Antsiranana en 1881. Son fils, Hassanaly Charifou, était aussi photographe à Majunga. Et L. Depuis, bien sûr, qui a laissé son patronyme sur un immeuble à Analakely et dont le caveau familial se trouve au cimetière d’Anjanahary.