Les dirigeants successifs n’étaient pas à la hauteur de leur mission
Margarine Astra, sardine, fromage Vache qui rit, corned-beef… Sous la 1ère République, ces produits sont présents dans le petit-déjeuner du Malgache moyen urbain. On le déguste alors en lisant « L’Express », « La Sélection du Reader’s Digest », « Le Chasseur français » et « Paris-Match » ou sa version annuelle, « Le Mémorial de notre temps », dont on peut s’abonner depuis Madagascar. Puis vint le temps du Socialisme Révolutionnaire. Les produits occidentaux sont bannis. Le soi-disant politique du Non-Alignement et de l’ouverture tous azimuts s’alignait et s’ouvrait en fait aux pays de l’Est. De PPN, les produits cités ci-dessus deviennent des produits de luxe, y compris les journaux. Un grand bond en arrière qui ne sera jamais rattrapé jusqu’à présent.
Oui, les Malgaches des années 1960 avaient un revenu réel supérieur à celui d’aujourd’hui. Au début des années 1960, au moment de l’indépendance, le Produit intérieur brut (PIB) par habitant était estimé à environ 812 dollars, en valeurs constantes. Il était supérieur à celui de pays comme la Corée du Sud ou la Thaïlande. Aujourd’hui, il a fortement diminué. Ce même indicateur est tombé à 685 dollars en 1980, puis à 466 dollars en 2000, pour s'établir actuellement autour de 456 dollars ; ce qui représente une baisse d’environ 44 % du pouvoir d’achat moyen. Nos pères et grands-pères vivant dans les années 60 sont donc pratiquement deux fois plus riches que nous et disposaient d’un pouvoir d’achat plus conséquent. Un instituteur du Primaire pouvait alors se payer le luxe d’acheter une voiture directement chez un concessionnaire.
Il faut savoir que le nombre de Malgaches vivant dans la pauvreté est passé de 15,4 millions en 2012 à 21,1 millions en 2022 avec moins de 2,15 dollars par jour, soit une augmentation de 50 %. Actuellement, 66 % et 75 % des Malgaches vivent sous le seuil de pauvreté. La situation est critique dans les campagnes avec environ 79,9 %, soit environ 26,5 millions de la population. En ville, la précarité gagne aussi du terrain, touchant plus de 55 % des citadins, en raison de la hausse des prix et du manque d'emplois décents.
Les plus malheureux sont que plus de 80 % des enfants malgaches subissent une pauvreté monétaire, et une large majorité souffre de privations multidimensionnelles (éducation, santé, accès à l'eau). Résultat : un enfant malgache né aujourd’hui est déjà condamné à ne pouvoir déployer qu’environ 35 % de son potentiel lorsqu’il sera adulte.
Le déclin économique de Madagascar depuis son indépendance est une exception mondiale, un cas unique, une anomalie. C’est l’un des très rares pays au monde qui, sans guerre civile majeure sur son territoire, est devenu plus pauvre aujourd’hui qu’à son indépendance.
Il y a bien eu la guerre civile qui ne dit pas son nom entre les Zanadambo pro-Ravalomanana et les milices pro-Ratsiraka en 2002. Les statistiques font état de 70 à 100 morts. Mais c’est une escarmouche en comparaison à ce s’est passé dans les pays qui se disputent la lanterne rouge avec Madagascar en matière de retard de développement : 5 à 6 millions de morts depuis le déclenchement des premières guerres au milieu des années 1990 en République démocratique du Congo; un million de morts au Mozambique durant la guerre civile au Mozambique (1977-1992) ; 350 000 et plus d'un million de morts en Somalie depuis 1991 ; 250 000 morts au total au Libéria lors des deux guerres civiles et plus de 150 000 morts Soudan au Soudan lorsque la guerre civile a éclaté en avril 2023.
Et dire qu’il y en a qui rêvent encore d’une guerre civile façon Rwanda avec ses 800 000 à 1 million de morts en l'espace de 100 jours pour Madagascar.
Cela dit, ce déclin s’explique aussi par une combinaison d’instabilité institutionnelle récurrente, de mauvais choix politiques et d’une démographie galopante.
1. L’instabilité politique avec les grèves générales à répétition tous les dix ans.
« Chaque fois que l'économie se redresse, elle est stoppée par des rotaka. La croissance du PIB était de 5,28 % en 1970. Il y avait alors les émeutes de 1972. Elle a chuté à -1,27 % cette année-là et à -2,62 % en 1973. Elle s'élevait à 4,08 % en 1989, soit la meilleure performance depuis la fin du socialisme. Puis vint la longue grève de 1991 (-6,31 %). Le taux de croissance en 2001 était de 6,02 %. Il y avait les massacres de 2002 (-12,67 %). Il était de 7,13 % en 2008. Le gouvernement de transition a renversé le pouvoir en 2009 (-4,01 %) » (Randy Donny, « Teôrian’ny tandrimo (Ireo diso fito momba ny fampandrosoana an’i Madagasikara) », Dread ed., octobre 2022, pp. 36-37).
2. Le mauvais choix politique.
La chute de la Première République suivie de l’avènement du régime socialiste de Didier Ratsiraka avec son virage socialiste est un tournant économique majeur. L’État prend le contrôle des banques, des assurances et des grandes entreprises de production. Ce contrôle étatique étouffe le secteur privé et décourage les investissements. C’est la nationalisation de l’économie.
Auparavant, à la suite des réclamations du 13 mai 1972, une « malgachisation » échevelée et mal préparée est adoptée et Madagascar sort de la zone Franc (1973). C’est Didier Ratsiraka qui négocie et signe les documents relatifs à cette rupture majeure qui entraîne une instabilité monétaire chronique.
Entre 1980 et 1985, le Produit intérieur brut (PIB) s’effondre de 10 %, le pouvoir d’achat baisse de moitié et la dévaluation massive de la monnaie fragilise le pays. Il a alors fallu aller à Canossa pour supplier la FMI et la Banque mondiale de nous accompagner dans un retour vers le libéralisme. Mais Madagascar ne s’en est jamais remis depuis.
Mauvais choix politique également, celui d’une absence de transformation structurelle. L’économie malgache resté largement bloquée au stade post-colonial. Tout le monde répète à satiété et semble fier que 85 % de la population active travaille dans l’agriculture.
Mais il ne s’agit que d’une agriculture de subsistance doublée d’un chômage déguisé ! Ajoutez-y le secteur informel et on a sur les bras des secteurs à très faible productivité qui ne profitent pas au développement. Les richesses minières, que Madagascar possède en abondance, est dans le même sac. +1 million de tonnes de produits miniers exportés : 1er producteur mondial de mica avec 36 à 35% de l’exportation mondiale ; 3ème exportateur de nickel en Afrique, production annuelle de 15 tonnes d’or, d'une valeur d'environ 450 millions de dollars dont 90% partent vers Dubaï, pour ne citer que ces exemples. Mais tant que le pays exporte des minerais tout-venants (bruts), il perd des milliards de dollars pour booster son développement et des emplois pour résorber le chômage car la plus grande valeur est créée lors du raffinage. Le secteur extractif contribue à environ 4, 4% du PIB de Madagascar et autant pour les recettes fiscales et douanières, mais l’île peut en tirer beaucoup plus en les transformant sur place.
Corollairement, quand on est incapable d’impulser le développement, on ne peut que s’adonner à l’accaparement des richesses. Cette captation de l’État par des élites rentières, des dirigeants déconnectés, accompagnée d’une corruption systémique freinent la construction d’infrastructures de base - routes, électricité et système de santé - pourtant indispensables au progrès. Tout le monde est au courant des 700 millions de dollars (3811 milliards d'ariary) de détournements d’argent public par le régime Orange révélé par la Cour des comptes rien qu’en 2005 ! Pour la même année, le Bianco relève plus de 325 milliards d'ariary perdus à cause de la corruption et plus de 2000 milliards d'ariary les pertes liées aux fraudes et évasions fiscales entre 2020 et 2023 selon le Service de renseignement financier (Samifin). Sans parler des 20 milliards de dollars, supérieur au PIB de Madagascar, de Mamy Ravatomanaga au cœur d’une enquête actuellement à l’île Maurice.
3. Une démographie plus rapide que la croissance
En 1960, Madagascar comptait environ 6 millions d’habitants. Aujourd’hui, la population dépasse les 33,5 millions. La population augmente d’environ 3 % par an, alors que la croissance économique moyenne peine à dépasser durablement ce seuil. De 1961 jusqu'en 2024, le taux de croissance annuel du PIB à Madagascar est en moyenne de 2,05 %. La richesse produite doit donc être divisée par un nombre d’habitants multiplié par plus de cinq, ce qui contribue mécaniquement à la baisse du PIB par habitant.
À l’heure du choix du futur État pour la Vè République, le constat est simple : ce n’est l’échec ni de la République, ni de l’État unitaire. C’est l’échec des dirigeants successifs qui n’étaient pas à la hauteur de la mission qu’on leur a assignée. Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, disent les Allemands. Fera-t-on encore l’erreur d’un mauvais choix politique ? C’est tomber de Charybde en Scylla, disent les Français. « Miala an’Ankatso dia Ambohidempona », diraient nos ancêtres les Vazimba. À bon entendeur, salut !
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Rendez-vous dans 15 ans !
Seule la génération Z pourra voir Madagascar sortir de la pauvreté, à condition que tout roule comme sur des roulettes. Et que les futurs dirigeants de Madagascar soient à la hauteur de la tâche qui leur incombe. Et qu’on ne fasse pas encore une fois un mauvais choix politique.
La déclaration est du ministre de l’Économie et de finances, Herinjatovo Ramiarison, en personne. Même avec un taux de croissance économique constant de 7,5% par an, il faudra attendre 15 ans pour que Madagascar atteigne son niveau de vie de 1971, soit le double du niveau de vie actuel.
En fait, c'est même plutôt plus compliqué que cela. L'International Country Risk Guide s'est penché sur la question et ça a donné le tableau ci-dessous.
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