En cas de crise économique, le coupable est toujours l’étranger
« Shutdown ». Ce terme fait référence aux appels à une grève nationale et à un blocus lancé par des groupes xénophobes dont la date butoir est fixée pour le mardi 30 juin 2026. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a fermement condamné ces appels, garantissant qu'aucune tentative de déstabilisation du pays ne sera tolérée. Mais les esprits restent inquiets.
À la tête du mouvement, une ancienne journaliste, Jacinta Ngobese-Zuma, qui a épousé un partisan de l'ex-président Jacob Zuma, Xolani Zuma, lui-même une figure impliquée dans la mobilisation politique. Née le 6 juillet 1986, Jacinta Ngobese-Zuma a mené une brillante carrière dans l'audiovisuelle, de 2019 à 2025, elle est auréolée de plusieurs prix et récompenses : Prix MTN Radio du meilleur producteur de contenu pour l'émission matinale phare de Gagasi FM en 2014, prix de la meilleure animatrice radio aux KZN Entertainment Awards en décembre 2020 et prix Sebenza Women in Media Award qui célèbre le leadership des femmes de divers secteurs en Afrique du Sud.
Finalement, en 2025, elle sera licenciée de Vuma FM, où elle anime l'émission matinale « Cruise with Jacinta Ngobese », en raison de ses activités militantes en tant que fondatrice et dirigeante du mouvement « March and March » avec un discours particulièrement xénophobe. Une espèce de Marine Le Pen tropicale.
Mais comment une population anciennement victime de racisme peut-elle devenir raciste à son tour ?
Les sociologues l'expliquent par le syndrome des enfants de divorcés. Une personne dont les parents se sont divorcés a 2 fois plus de chance de divorcer à son tour.
Les psychologues l'expliquent par le syndrome des psychopathes. Il n'existe pas de « gène de la psychopathie », mais la littérature nous indique qu’un enfant issu d'une famille de psychopathes présente un risque accru de développer ces traits, mais ce n'est pas une fatalité.
Les économistes l'expliquent par la difficulté traversée par le pays. Généralement, en cas de crise économique, le coupable est toujours l’étranger. On le sait depuis Hitler. En 1929, la crise mondiale frappe l'Allemagne de plein fouet, causant l'effondrement industriel, une hyperinflation et un chômage massif. D’autre part, le Traité de Versailles (1919) et les lourdes réparations de guerre imposées à l'Allemagne ont créé un fort sentiment d'injustice et de rancœur, qu'Adolf Hitler a habilement exploité dans sa propagande. Les Juifs en seront les premières victimes.
L’Afrique du Sud est la deuxième plus grande puissance économique d’Afrique. Il bénéficie d'un sous-sol riche en ressources naturelles : deuxième pays producteur d’or dans le monde (15 % du volume total), leader de la production minière de platine avec 75 % de la production mondiale et 5ème producteur mondial de diamant. Malgré ces atouts, le pays peine à générer une croissance durable et inclusive.
Depuis 2019, l'économie sud-africaine est à bout de souffle. Les indicateurs économiques sont dans le rouge. Entre 2013 et 2023, le taux de croissance annuel moyen s’est limité à 0,7 %, soit moins de la moitié de celui enregistré au cours de la décennie précédente et inférieur au taux de croissance démographique. Le chômage est au plus haut, à 27,7 %. La monnaie est dévaluée et l'endettement croissant (à plus de 60 % du PIB).
Ces résultats décevants ont mis un frein aux progrès sociaux réalisés dans l’immédiat post-apartheid. Dans ce contexte, la criminalité a atteint des niveaux record, pesant fortement sur l’économie. Le climat des affaires est également pénalisé par un niveau élevé de corruption : en 2024, l’Afrique du Sud se classe au 82ᵉ rang sur 180 pays dans l’indice de perception de la corruption publié par Transparency International.
D’autre part, les blancs continuent d’avoir un mode de vie et un niveau de vie similaire à celui de l'Occident et les noirs ont un mode de vie et un niveau de vie similaire à celui des pays africains. Un rapport gouvernemental paru en 2019 précise que le salaire mensuel moyen des noirs s'établissait à 422 euros, contre 1 506 euros pour les blancs. Il a par ailleurs souligné les disparités qui persistent entre les régions du pays, le Cap-Oriental, le Limpopo et le KwaZulu-Natal qui enregistrent une grande proportion de ménages pauvres. Jacinta Ngobese-Zuma vient justement du KwaZulu-Natal.
Le 24 juin, Musa Hlongwa, président du groupe civil anti-migrants United South Africa, a déclaré aux journalistes : « Les Sud-Africains sont fatigués de faire de longues files d'attente dans les hôpitaux... de se disputer les places dans les écoles publiques avec des immigrés clandestins... de rivaliser pour des emplois avec des ressortissants étrangers... fatigués des Nigérians qui vendent de la drogue à la jeunesse de ce pays. »
Effectivement, les sondages font état d’une montée particulièrement inquiétante de la xénophobie chez les Sud-Africains. Selon une enquête d'Afrobarometer, sept Sud-Africains sur dix considèrent l'impact économique des immigrés comme négatif et 85 % estime que les autorités devraient réduire le nombre de réfugiés entrant dans le pays, voire les interdire totalement. Près des trois quarts des personnes interrogées ne font « pas du tout » confiance aux immigrés originaires d'Afrique.
C’est plus important qu’en Europe. En 2013, 47% des Britanniques considéraient l’immigration comme néfaste pour l’économie nationale. En 2024, 74 % des Français estiment que l’immigration économique contribue à faire baisser les salaires.
Les discours des xénophobes sud-africains sont similaires à ceux des militants de l’extrême-droite en Europe et aux partisans de Donald Trump aux États-Unis.
1. Le pays est submergé par des immigrés clandestins.
Selon « March & March », il y aurait entre 15 et 30 millions d’immigrés en situation irrégulière et les Sud-Africains seraient des réfugiés dans leur propre pays. En Europe, on appelle cela la “Théorie du grand remplacement”. Or, une enquête du bureau national des statistiques (StatsSA), réalisée en 2023, a révélé que le pays comptait, en fait, 3,1 millions d’immigrés (5,1 % de la population), tous statuts confondus, contre 5,6 % il y a dix ans. Ce chiffre est faible par rapport aux standards internationaux. Selon les données de l'Organisation des Nations unies (ONU) de 2024, cette proportion est de 17 % au Royaume-Uni, 22 % au Canada et 30 % en Australie. 15,4 % de la population totale pour les États-Unis. Un chiffre qui inclut à la fois les résidents légaux et les immigrés en situation irrégulière.
2. Les immigrés prennent les emplois locaux.
Les Sud-Africains ne bénéficieront pas des activités économique laissées vacants par les immigrés chassés du pays. Au contraire. Un rapport de la Banque mondiale de 2018 a démontré que pour chaque migrant employé, environ deux emplois sont créés pour les Sud-Africains grâce à l'activité économique générée.
Au Texas (États-Unis), les migrants clandestins contribuent à hauteur de 10 % de l'économie de l'État, selon l'Institut Baker. Trop peu d'Américains sont prêts à travailler dans les usines et dans les champs avec les salaires proposés aux immigrés. Il en est de même en France où 39 % des employés de maison sont des immigrés, 28,4 % des agents de gardiennage et de sécurité, 27 % des ouvriers non qualifiés du BTP ou encore 22 % des cuisiniers, 19,3 % des employés et agents de maîtrise de l’hôtellerie et de la restauration et 17,4 % des agents.
3. Les étrangers sont responsables de taux de criminalité élevés.
Les chiffres de la population carcérale du ministère de la Justice, en 2017, montraient que seulement 6 % des détenus dans les prisons sud-africaines sont des étrangers.
En France, en 2020, seulement 16 % des condamnations pour crimes et délits et contraventions de concernaient des étrangers. Par ailleurs, sur 82 260 personnes écrouées, 21,2 % étaient des étrangers.
Aux États-Unis, les données statistiques et recherches universitaires démontrent que les immigrés aux États-Unis, y compris ceux en situation irrégulière, ont des taux de criminalité et d'incarcération nettement inférieurs à ceux des citoyens nés sur le territoire américain.
4. Les étrangers saturent les services publics
Si les services publics sont en difficulté, ce n’est pas la faute des immigrés, mais plutôt à la mauvaise gouvernance de chaque pays.
Sous le mandat de l'ancien président Jacob Zuma, 91,27 milliards de dollars ont été perdus à cause de la corruption en Afrique du Sud.
En France, la fraude par les étrangers fait partie des maux couramment attribués à l’aide médicale de l’État (AME). Or, selon le Sénat, les fraudes détectées correspondent à des montants « assez modestes », soit 0,5 million d’euros en 2020 et 0,9 million en 2022.
Bref, nous réitérons ce qui a été dit plus haut : en cas de crise économique, le coupable est toujours l’étranger.
Historiquement, des pays ont toujours fait appel à main-d'œuvre étrangère pour travailler dans les usines et les mines. C’était le cas en Afrique du Sud.
En France, pendant les Trente Glorieuses, le gouvernement français a encouragé l'immigration en faisant appel à une importante main-d'œuvre venue d'Europe du Sud (Portugal) et des pays du Maghreb.
Les États-Unis, eux, sont connus pour être une terre d’immigration. Récemment encore, en 1945-1964, le programme Bracero a officialisé le recrutement de millions de travailleurs agricoles et industriels mexicains Face au manque de bras lié à la Seconde Guerre mondiale.
Mais les temps ont changé. L’économie n’est plus prospère comme avant. En Afrique du Sud, le taux de chômage a atteint 32,9% en 2025 (plus de 46,1% chez les jeunes), en hausse de 6,4 points sur dix ans. Le Pnud constate un appauvrissement général de la population. Le taux de pauvreté (au seuil de 6,85 USD par jour) est particulièrement élevé : 63,4% en 2024. Ainsi, l'Afrique du Sud a reculé de 36 places dans le classement de l’Indice du développement humain (IDH) du Pnud entre 1990 et 2021. En 2021/2022, l'Afrique du Sud se place à la 109e place sur 191 avec un IDH de 0,713.
En 2015, la France a perdu son classement de 5è puissance mondiale pour n’être plus que 7è ou 8è actuellement. Quant aux États-Unis, ils sont surpassés par la Chine à la tête du classement.
Tout cela alimente une frustration facile à diriger contre les migrants. Les politiciens l'attisent à l'approche des scrutins et occultent les apports des étrangers à l’économie. D’autant plus que la montée du communautarisme, qui entraîne un repli sur soi, divise, attise les conflits et mène à l’exclusion et au racisme.
Madagascar a suivi le même cheminement. Au temps béni des colonies, l'administration française a importé massivement des travailleurs étrangers pour pallier le manque de main-d'œuvre et construire les infrastructures. Ce fut particulièrement le cas pour le développement du réseau ferroviaire avec des coolies chinois et indiens, ainsi que des maçons italiens. Les Comoriens représentaient 32,4% des travailleurs non qualifiés à la sucrerie de Mahavavy (Sosumav, Ambilobe) en 1957.
Après l’indépendance et le marasme économique qui s’ensuivit, les Réunionnais ont été virés de la Sakay en 1972, les Comoriens massacrés à Mahajanga en 1975, et les Karanas et autres vazaha font l’objet régulièrement des campagnes de dénigrements. Les mêmes causes produisent les mêmes effets.