Ralaivao Joseph, héros méconnu du 29 mars ‘47

“Une nation qui n'a pas de héros, ou qui les ignore, est vouée à l'échec. Son peuple n’a pas confiance en lui-même, attendant sans cesse qu'un sauveur vienne le sauver. Il se contente alors d'emprunter les héros d'autrui pour inspirer sa jeunesse”. Nous empruntons ce discours de Charles Rajoelisolo pour parler d’un héros méconnu de la guerre malgacho-français de mars 1947 : Ralaivao Joseph...

Image de couverture de Ralaivao Joseph, héros méconnu du 29 mars ‘47
La maison de Ralaivao Joseph à Tanambao, Fandriana, là où il a été arrêté après trois mois de cavale et où il rendra l’âme après sa libération.

Membre important du MDRM

Il est Betsileo. Mais il a combattu en pays Tambahoaka. C’était à une époque où les gens n’étaient pas encore pollués par les discours politiques haineux du chacun pour/chez soi. Comme disait JJ Rabearivelo (1901-1937), “il n'y a maintenant qu'une vérité : sans la Pôôôlitique, Madagascar serait le pays le plus calme et le plus heureux du monde... et ce pays est promis à toutes les calamités que provoquent toujours les ambitions personnelles”. (“Les Calepins Bleus” – 22 octobre 1933).

“L’un des principaux chefs insurgés du Betsileo, Michel Razanakalahy, devient en 1948 le lieutenant le plus proche de Lehoaha, le grand chef des Tanala du Nord. De Radaoroson et Kana chez les Tanala de l’Ikongo à Joseph Ralaivao dans la région de Mananjary et Mongo Solofo (pseudonyme de Joseph Raodimbison) chez les Betsimisaraka de Mahanoro, on est frappé par le rôle des Betsileo à la tête des différents foyers du mouvement”. (Françoise Raison-Jourde et Randrianja Solofo “La nation malgache au défi de l’éthnicité”, éd. Karthala, Paris 2002, pp. 335)

Oui, c’était une époque où l’on a décidé que la politique de diviser pour régner de Galliéni ne passera pas car quelque soit l’ethnie, on est tous sous le joug des colons. “Je jure d'aimer tous les Malgaches, et non seulement Madagascar, et désormais je ne tiendrai plus compte des divisions ethniques : je considérerai les Malgaches comme un seul peuple, indivisible et inséparable. Je les aimerai et les aiderai, si nécessaire, autant que possible”. C’est un extrait du serment du parti VVS, créé à l’école de Médecine d’Antananarivo en 1913 et qui regroupe des jeunes issus de tout Madagascar, notamment Merina et Betsimisaraka. Aux militaires envoyés pacifier les Sadiavahy, une jacquerie qui a éclaté dans le Sud entre 1915 et 1917, les membres du VVS souffle à chacun de ne pas tirer car ce sont des Malgaches comme nous tous.

Ralaivao Joseph est cité dans Jacques Tronchon, “L’Insurrection malgache de 1947”, éd. Maspéro, Paris 1974, pp. 48 à 51. Nous avons pu mettre la main sur ce qui reste de ses archives dont les cahiers où il copiait ses correspondances. Ce sont les principales sources du présent article sur ce héros méconnu de ’47.  

L’arrêt n° 569 D-504 du 24 décembre 1950 de la chambre d’accusation permet de connaître les activités combattantes du “fils de feu Razaikelina et de feue Ramaria, né vers 1893 à Tsimiariloha, Fandriana (...) cultivateur demeurant à Morafeno (Mahavelona), district de Mananjary, lettré en malgache”.

“Dès le début de la rébellion en mil neuf cent quarante sept, RALAIVAO Joseph, inculpé, Membre important du MDRM et président de la section de Morafeno, district de Mananjary, fit une active propagande en faveur du mouvement de révolte, notamment au village d’Ambakobe., annonçant la lutte à outrance contre les français et préconisant un recrutement intensif de tous les hommes valides pour entrer dans l’action. Il désigna des chefs notamment MAHATSANGANA inculpé d’Ambohipeno désigné en qualité de second et “prince” (sic) d’Ambakobe”.

Ils étaient alors sept, tous inculpés d’association criminelle, d’assassinats et de complicité d’assassinats. Sept cultivateurs dont deux tirailleurs, Manirimanana de Marosangy (Mananjary) et Antoine Albert de Sahavato (Nosy-Varika).

Forts de leur expérience de la Seconde Guerre mondiale, les anciens tirailleurs et militaires malgaches démobilisés ont joué un rôle clé de meneurs et d'organisateurs lors de l’insurrection de mars 1947. Influencés par le contexte international de décolonisation, et surtout réalisant que les colons français ne sont pas si forts que ça -ils ont été battus par les Allemands, les anciens tirailleurs ont utilisé leur savoir-faire pour structurer les attaques. Ils ont transformé la révolte paysanne en une insurrection armée organisée, ils ont formé des insurgés, dirigé des attaques contre les postes coloniaux et introduit des armes de guerre, utilisant des techniques de guérilla apprises en Europe ou dans l'armée française.

Mais qu’est-ce qui a entraîné Ralaivao Joseph à devenir un combattant actif de cette guerre malgacho-française, lui qui n’a jamais été militaire ? Une correspondance non datée, vraisemblablement de 1982, adressé à Maurice Rasoanaivo de la Télévision Nationale Malgache, permet d’en avoir un début de réponse : un sentiment de révolte face aux abus des colons. Ralaivao Joseph réagissait alors à une émission radiophonique du 2 mai 1982 sur les ressources minières de Madagascar.  “En 1930, sous la colonisation, j’ai travaillé avec la CAIC et j’ai vu que le directeur de cette société exploite du mica. C’est du vol, il ne dispose pas du permis pour cela car nous nous occupons de plantations de café”, disait-il.

Effectivement, après ses études à Fandriana, il part pour Mananjary en 1921 pour aider son grand frère Rakotomavo Émile, fonctionnaire, puis devient secrétaire du chef de Canton Rakotomanga Albert avant de travailler successivement pour la Compagnie Lyonnaise Madagascar Mines Est (1924-1926), une concession forestière à Alarobia Vohiposa (1927) puis de nouveau à la Compagnie Lyonnaise, plantation café, de 1930 à 1935, avant de se mettre à son compte en tant que cultivateur de café.
“1947, le tabataba (sic) a éclaté et [j’étais] parmi ceux qui mobilisaient les gens pour se rebeller contre les vazaha, les colons et le gouvernement français ainsi que leurs partisans (Padesm)”, note-t-il dans une feuille volante où il résume sa vie. “13 novembre 1948, les patriotes sont vaincus”, peut-on y lire.  

Commence alors une cavale qui dure trois mois. Quittant Mananjary, il fuit à travers la forêt tanala dans une aventure que l’on imagine digne des films hollywoodiens. C’est d’autant plus difficile qu’il a été touché par un éclat de bombes qui s’est fiché sous sa plante de pied. Il arrive finalement à rejoindre Fandriana et se cache à Tsimiariloha, son village natal.

“Les anciens disaient qu’on l’a caché dans le grenier à riz, un compartiment secret de la maison, avec défense d’en sortir. Finalement, au bout d’un certains temps, on lui dit de partir car c’est quand même un endroit pour conserver la moisson de riz de toute l’année. Or, caché, il était obligé de faire ses besoins dedans !”, se souvient son neveu, Roger-Claude Randriamiandrisoa, administrateur civil.

La maison où Ralaivao Joseph s’est caché à Tsimiariloha, Fandriana. Photographiée ici, en 1954, lors d’un mariage.

Ralaivao Joseph est arrêté à Tanambao, le village ancestral, le 7 février 1949. Retour à Mananjary où il sera incarcéré dans une cellule en attendant son procès, ou plutôt les procès, car il sera jugé dans le cadre de trois affaires d’assassinats. Coups, violences et rationnements alimentaires sont ses lots quotidiens. Il est condamné à mort, mais à chaque fois il fait appel. En 1954, on lui signifie que la Cour de cassation, en France, a commué sa condamnation à mort à des travaux forcés à perpétuité. Il sera alors transféré à la prison de Nosy-Be Hell-Ville de 1954 à 1957 avant d’être ramené à Fandriana purger sa peine avec interdiction de sortir du district. Le 1er janvier 1960, à l’aube de l’Indépendance de Madagascar, on lui annonce qu’il bénéficie d’une Amnistie générale. Il est libre ! Mais handicapé. “Docteur Rafatro m’a opéré mais en vain. C’est en 1958 que l’éclat de bombe est sorti de lui-même après mon retour de Nosy-Be”, note-t-il dans une correspondance adressée à Rakotobe Maurice, président de Fifanampiana Malagasy, le 7 mai 1983. Sans ressources car sans travail, il demande des béquilles à cette association qui s’occupe des militants nationalistes car il rencontre des difficultés à marcher.

Créée en 1950, au lendemain de l’insurrection de 1947, Fifanampiana Malagasy est une structure de solidarité destinée à venir en aide aux condamnés de 1947, à dénoncer leurs conditions de détention dans un contexte de forte répression coloniale.

En 1965, il bénéficie d’un terrain offert dans le cadre d’un programme pour famille nombreuse et personnes sans ressources, les Aires de Mise en Valeur Rurale (AMVR) à Bemaha, Soavina Centre, Ambatofinandrahana et déménage à Ambondromisotra.

Il se met à cultiver des arachides, des haricots, du soja, des maniocs et des patates douces et élève des poules et des oies tout en vendant les journaux de la Fifanampiana Malagasy pour 60 ariary. Une broutille à une époque où le sucre coûte 80 ar le kilo et un paquet d’allumettes 14 ariary. “Fahasahiranana” (difficulté, notamment financière, mais aussi sécuritaire) est le mot qui revient souvent dans ses écrits. Il en parle notamment à Sambo Philibert, Directeur des Combattants de la Révolution 1947.

Lui, le combattant anti-colonialiste, qui s’est sacrifié pour la libération de Madagascar, ne peut même pas s’acquitter du coût de la médaille d’officier de l’Ordre national qu’on lui décerne en 1981, après avoir été fait chevalier en 1975.

Malgré tout, il tient à honorer ses devoirs sociaux. Dans ses écrits, on le retrouve donner 50 ariary pour la caisse de l’EPP Soanindrariny, 76 ariary pour la caisse école du FLM Ambilobe. Et surtout, cotiser pour la Fifanampiana Malagasy et acheter son insigne pour 20 ariary. Il l’explique à Ramanampamonjy Michèle, Secrétaire Fifanampiana Malagasy, dans une correspondance du 02 avril 1984 : “si je suis toujours vivant et que je trouve quarante ariary pour payer la cotisation, je resterais fidèle à la Fifanampiana Malagasy. La raison est que sans l’aide de la Fifanampiana Malagasy, je serais déjà fusillé car le tribunal m’a condamné à mort cinq fois”.  

Ses archives permettent de savoir que le Père Job Rajaobelina, son neveu, lui a demandé d’écrire ses mémoires. Il a alors noirci deux cahiers de 100 pages. “Il m’a dit qu’on va le publier. Je lui ai dit que dans ce cas, j’ai droit à une contrepartie financière. Il m’a dit qu’il va en parler à la congrégation qui bénéficiera du prix de vente. Comme il a disparu, j’aimerais que l’on me retourne mes écrits”, demande-t-il au Père Vicaire Général d’Ambozontany, Fianarantsoa par deux fois, en 1981 et le 16 mai 1984. On ignore la suite. Voilà comment les mémoires se perdent.

Ralaivao Joseph retourne à Tanambao Fandriana vers 1987. Il continue de tenir ses diaires. Mais ses écritures changent, tremblent, vacillent. Il semble fatigué. Il affirme être octogénaire. Il en a plus. Sa dernière note date de mai 1988. Il s’agit d’une correspondance adressée à des proches établis à Ambodivoara.

Ralaivao Joseph disparaît dans l’indifférence nationale. De lui, on a retrouvé aucune photo. Actuellement, sa maison à Tanambao est vide, mais demeure hanté par son esprit. 

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