La politique malgache expliquée aux Martiens

Cet article a été publié il y a 25 ans, dans “L’Express de Madagascar”, sous le titre “Ultime son de cloche, le 16 décembre expliqué aux Martiens”.  Il fait partie d’un dossier sur l’élection présidentielle qui allait opposer principalement Didier Ratsiraka et Marc Ravalomanana et qui aboutira à la guerre civile qui ne dit pas son nom de 2002 en raison des controverses sur les résultats du vote. Mais ce n’est pas le sujet du jour. Ou pas encore. On le republie simplement ici, en enlevant les passages obsolètes, pour montrer que 25 ans après, rien n’a changé. On continue toujours de tourner en rond...

Image de couverture de La politique malgache expliquée aux Martiens
L’Express de Madagascar du vendredi 14 décembre 2001, pp. 10.

Le Président de la République a une position de monarque

Si un Martien débarque aujourd’hui au pays, il lui faudra un bon bout de temps avant de bien connaître les réalités locales, surtout s’il s’est préalablement informé des réalités des autres pays.

(...) ici, ce n’est pas comme en France où il y a des limites bien définies entre la Gauche, la Droite et le Centre, ou aux États-Unis où l’on parle sans problème de Démocrates et Républicains sans risque de se mêler les pédales.

Tourner en rond

Il est vrai qu’ici, l’existence d’une centaine de partis ou d’associations politiques contribue à mieux brouiller les lectures. Un ancien socialiste convaincu devient ainsi le plus virulent défenseur du libéralisme économique. ‘C’est la fin des idéologies”, dit un penseur. C’est probablement pourquoi un militant Hery Velona en arrive à soutenir quelqu’un dont il réclamait le départ express en 1991. Un Fédéraliste (même pas ex), militant pour mettre à la tête de l’État un originaire d’une région avec laquelle les plus extrémistes des fédéralistes voulaient faire sécession il y a quelques années encore. Seuls les imbéciles ne changent pas d’idées dit-on. Peut-être. Mais à force de changer tout le temps d’idées, on finit par tourner en rond. Comme le braillard de la famille des équidés. Exemplaire dans ce sens est le parcours d’une militante Mfm devenue membre de la bientôt moribonde Fihaonana puis, après s’être acoquinée avec les Fédéralistes au sein de ces groupuscules prêts à être phagocytés par le premier parti mieux disant, la voilà parmi les égéries du président-candidat.

Personnalisation du pouvoir

Mais pourquoi cette inconstance ? Elle provient de l’absence de la nation d’État ou, selon la conception moderne, le bon gouvernement découle de bonnes institutions, des mécanismes impersonnels chargés d’élaborer les règles de vie de la collectivité ainsi que son application, de façon identique, à chacun. Ici, cette conception est pervertie par la personnalisation du pouvoir. C’est ainsi que le Président de la République a une position de monarque, en tout cas irresponsable devant la Nation, représentée dans un Parlement aux couleurs de son propre parti, autrement-dit une simple chambre de béni-oui-oui. Vous avez dit check and balance ?

L’État n’est plus alors qu’une multitude de fiefs contrôlés par des vassaux ayant juré individuellement allégeance à un suzerain. Autrement-dit, un scrutin présidentiel est considéré comme le point de départ d’une nouvelle redistribution, l’État n’est rien d'autre qu’un appareil légal permettant l’accaparement de la richesse collective par le vainqueur et ses amis. Ceci conduit à un regroupement sauvage autour d’une personnalité dont le seul mérite est celui d’être susceptible d’arracher la victoire. Et dans un pays où le chef dispose d’immense pouvoir, il n’est pas étonnant qu’il l’utilise pour se faire réélire ou préparer un “lit de royauté”. Une anecdote veut que Tito et Mao se sont fait le pari de mourir au pouvoir. On n’oublie pas de sitôt ses amours de jeunesse.  

Le problème de ce pays    

Dans un tel contexte, on ne peut qu’assister à un affrontement d’hommes au détriment d’un débat d’idées dont doivent pourtant se nourrir ces fondements de l’État que sont les Institutions. D’ailleurs, le Président, afin de conserver sa position princière, à tout intérêt à infantiliser son peuple. Et préfère adopter des programmes à la petite semaine, des solutions “tip top” pour faire marcher une machine brinquebalante. C’est pas demain la veille, par exemple, que quelqu’un se lèvera pour dire que le problème de ce pays, c’est surtout l’existence d’un milieu rural hypertrophié de paysans conservateurs et manipulables à souhait, notamment quand on le fait avec les éléments persuasifs nécessaires. Mais ils constituent la majorité indispensable pour s’imposer dans les urnes, et personne n’osera jamais dire que moins d’eux, c’est moins d’économie contemplative, plus de productivité agricole et moins de “dahalo”...

On met en avant une croissance de 6,7%. Mythe ou réalité, qu’importe. Ce que ses défenseurs oublient est qu’une amélioration, même souhaitée de tous, n’est pas nécessairement facteur de stabilité politique. Le mal qu’on souffrait patiemment semble en effet insupportable dès que l’on voit la possibilité de s’y soustraire. C’est le syndrome de 1991. Et, comme disait Armond et Bingham Powell, “en temps de crise, il peut surgir un chef qui exerce une influence considérable sur le comportement des hommes en leur offrant le modèle d’un style de vie ou en jouant sur leurs besoins psychologiques de telle manière que sa présence provoque une réaction positive de la part de l’élite comme des masses” (*).

(...) Le Martien, qui s’embarquera (...) pour sa planète, saura si les urnes gardent encore ce secret que le commun des électeurs ignore (...)

(*) Armond (G.) – Bingham Powell Jr, “Analyse composée des systèmes politiques, une théorie nouvelle”, Tendances actuelles, Paris, 1972, p. 93. 

Annonce publicitaire: