L’Imerina, réservoir d’esclaves
Officiellement, depuis le 16 septembre 1896, date de l’abolition de l’esclavage par le résident général Hyppolite Laroche, il n’y a plus ni esclaves ni maîtres à Madagascar. Auparavant, les esclaves constituaient une part importante de la population. Vers la fin du XIXè siècle, alors que Madagascar comptait 2 à 2,5 millions d’habitants, les esclaves représentaient 20 à 25% de la population. En 1896, à Antananarivo, Selon Hyppolite Laroche, il y avait 2 916 esclaves pour 43 028 habitants, soit 53 % du total de la population.
Avant l’avènement d’Andrianampoinimerina, en 1787, l’Imerina était considéré par les royaumes côtiers, notamment sakalava, comme un réservoir d’esclaves. En atteste l’existence de plusieurs lieux dits Ampamoizankova autour d’Analamanga, là où les captifs pleurent toutes les larmes de leurs corps en jetant un dernier regard vers l’Ankova qu’ils ne verront certainement plus. L’écrivain français Bernardin de Saint-Pierre (1737–1814) témoignait qu’à l’île Maurice, les Malgaches étaient reconnaissables à leurs cheveux lisses et leurs teints clairs. Ce qui trahissent leurs origines. Parfois, ils sont si désespérés qu’il y en a qui embarquent “dans une pirogue et, sans voiles, sans vivres, sans boussoles, se hasardent à faire un trajet de 200 lieues de mer pour retourner à Madagascar”, écrivait l’auteur de “Paul et Virginie”, le Roméo et Juliette des Mascareignes.
Pier Larson, le plus Malgache des historiens américains, évaluaient à 70.000 les Merina pris comme esclaves et envoyés sur les côtes, souvent pour être échangés contres des fusils et des balles aux navires marchands vazaha entre 1770 et 1822.
En unissant l’Imerina, Nampoina va y mettre fin et inverse le rapport de force. Le Newyorkais Fredrick Philipse (1626 –1702) a permis à Andriamandisoarivo, un des fils d’Andriandahifotsy, d’établir la suprématie sakalava sur un tiers de Madagascar en lui donnant des armes pour attaquer les royaumes voisins en échange d’esclaves. Le Britannique James Hastie (1785-1826) permettra à Radama I de moderniser l’armée merina afin de réaliser la promesse de son père : “la mer sera la limite de mes rizières”. Le réservoir d’esclaves devient chasseur d’esclaves. Mais pas pour longtemps car dès 1817, les Anglais conseillent à Radama I d’interdire l’exportation d’esclaves.
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Des Malgaches étaient emmenés comme esclaves un peu partout dans le monde, de la Jamaïque en Australie, en passant par la France, à la cour de Louis XIV, et à Rome où l’écrivain allemand Goethe (1749-1832) en rencontre un. Ils feront l’objet d’un article ultérieur. En attendant, faisons connaissance avec quelques esclaves célèbres qui ont marqué l’histoire de leurs empreintes.
Mary Rasoamieja, la favorite de Radama II
Comme tout bon roi qui se respecte, Radama II (1829-1863) possédait un harem constitué de plusieurs épouses dont ses cousines : Rabodozanakandriana, la future Rasoherina, et Ramoma, la future Ranavalona II. Mais sa favorite est une femme de basse caste, Mary Rasoamieja. Celle-ci faisait partie de son cercle d’amis, d’amour et d’emmerdes : l’académie Menamaso. On présente ce dernier comme une espèce d’association de malfaiteurs avec des gens qui passent leurs temps dans la débauche et la perdition.
Effectivement, l’alcool et le cannabis étaient omniprésents, mais les Menamaso, c'est surtout un collectif composé de jeunes très cultivés et doté d’un esprit inventif. Parmi eux, l’histoire en retient un qui est parvenu à construire un train à vapeur miniature et un autre passionné de l’art et de la manière de gouverner la cité, au point d’être surnommé Paolomity (le politicien). Radama II lui-même était certainement le roi le plus libéral que Madagascar n’ait jamais connu. Il a institué l’abolition de la peine de mort, ce qui fait de Madagascar le deuxième pays au monde à le faire après le Grand-duché de Toscane en 1786. Mais il y a aussi le rétablissement de la liberté de cultes, la suppression des « fanompoana » (les travaux non rémunérés pour le compte de l'État), la réduction de la durée du service militaire et l’arrêt des confiscations arbitraires et des tortures légales...
Et il y a Rasoamieja, une esclave de Rabodo mais libérée par Radama II, qui tenait le roi par les bourses. Radama II délaisse alors ses épouses légitimes pour passer le plus clair de son temps avec sa favorite. La légende veut même que c’est pour elle que Radama II a fait construire, par le charpentier Louis Le Gros, le grand palais en bois de Soanierana. Un édifice aujourd’hui disparu qui va insuffler un souffle nouveau à l’architecture tananarivienne.
Après plusieurs années de bonnes et royales relations intimes, les deux tourtereaux se séparent. Rasoamieja affirme que c’est parce qu’elle s’est convertie au christianisme. La vérité est qu’elle n’a pas supporté l’émergence d’une rivale, Rasoandrazana. En tout cas, Rasoamieja fera partie de ceux qui ont comploté pour écarter Radama II du pouvoir en le discréditant auprès du premier ministre Rainivoninahitriniony, allant jusqu’à dire à ce dernier que le roi veut le remplacer. Fake new bien entendu. Radama II finira par être assassiné, étouffé dans un salaka (en soie ou pas, cela demeure toujours un pagne de l’entrejambe) et les Menamaso chassés à travers la ville. Les survivants étaient contraints de partir en exil, loin d’Analamanga, jusque dans le Fisakana.
Juliette Fiche, la matrone qui tenait Tamatave entre ses mains
Née vers 1811 à Ivondro, Juliette Fiche, surnommée Reniboto, porte le titre de princesse dans différents témoignages des voyageurs de l’époque. Selon pourtant sa belle-fille, Elisa Pruche, fille de Napoléon de Lastelle, que Juliette Fiche épouse en 1850, ce titre est usurpé. Métisse, descendante Andriamasinavalona elle-même, Elisa Pruche affirme que le père de Juliette, Fisatra Fiche, serait né esclave car sa mère n’aurait été affranchie qu’après la naissance de son frère Jean René, le futur roitelet de Tamatave. Elisa Pruche déteste pour cela Radama II, “un être ignoble de mœurs et de conduite” pour avoir laissé “une descendante d’esclave se faire nommer princesse”.
Le cousin de Juliette Fiche, le juge coutumier Alphonse Philibert, affirme la même chose. À la mort de Juliette Fiche, il a pris en charge ses frais de funérailles car les parents de son père seraient les esclaves du clan Philibert. Il est important de contextualiser ces affirmations : Elisa Pruche, tout comme le clan Philibert, était en conflit foncier avec Juliette Fiche. Sinon, des écrits affirment que la mère de Jean René et Fisatra Fiche, est une “Tatsimo” liée aux Zafiraminia.
Princesse ou pas, Juliette Fiche était, selon la globetrotteuse autrichienne Ida Pfeiffer -de passage à Madagascar en 1857, “une des personnes les plus remarquables et les plus intéressantes, non seulement de Tamatave, mais aussi de tout Madagascar”. Femme d’affaires, mais avant tout femme d’influence, tout passe par elle. Personne ne vient à Tamatave sans la visiter. Sa maison se trouve d’ailleurs devant le port. Elle sert de médiatrice entre les vazaha et le gouvernement malgache. En 1866, lors de l’annulation (rachat) de la Charte Lambert, on a confié le document à Juliette Fiche, le temps de faire les comptes : 6000 piastres de dédommagements pour la France. C’est en sa présence que le document a été brûlé sur la plage de Tamatave. La Charte Lambert est un accord que Rakoton-dRadama, futur Radama II, a passé en catimini avec l’homme d’affaires français Jean-François Lambert en 1855. Il permet à ce dernier d’exploiter toutes les ressources de Madagascar avec des droits exclusifs sur l’exploitation des minéraux, des forêts et des zones humides en échange des 10 % versés au royaume de Madagascar.
Pour ses bons et loyaux services, Juliette Fiche est nommée “Andriambaventy” (juge auxiliaire) en 1867. Ce qui lui donne le privilège de s’entourer de 25 aides de camp et d’un orchestre comme tous les dignitaires merina. En fait, Juliette Fiche tire sa puissance de trois sources :
- Son héritage familial. Elle est la nièce de Jean René, un opportuniste né à Fort-Dauphin vers 1773. Jean René est le fils d'un Français nommé Boucher, agent de la Compagnie des Indes et d’une femme originaire du Sud de l’île. Après des études à l’île Maurice, il revient à Madagascar pour travailler auprès des agents français exerçant sur la côte Est. À l’époque, le royaume Betsimisaraka n’était plus que l’ombre de lui-même, les héritiers de l’unificateur Ratsimilaho n’ayant pas réussi à préserver l’héritage de leur glorieux ancêtre. Jean René profite de la situation pour évincer Tsihala, le roi légitime, pour devenir “Ampanjakamena” de Tamatave. Il place son demi-frère, Fisatra Fiche, le père de Juliette Fiche, chef d’Ivondro. Tous deux épousent des filles de la région. Ce qui les fait ranger, à tort, parmi les Zanamalata, le clan de Ratsimilaho, composé de descendants métis des pirates et des femmes malgaches de la côte est de Madagascar, aux XVIIe et XVIIIe siècles. Après la mort de son père (assassiné le 14 décembre 1820) et de Jean René (mars 1826) ainsi que le fils de celui-ci, Berora qui poursuivait ses études en France (1831), Juliette devient l’unique détentrice de l’autorité familiale, doublée d’une importante fortune foncière et plusieurs centaines esclaves : les “Tsimaloto” qui lui viennent de son père, les “Marotsara” de Berora, auxquels s’ajouteront plus tard les “Maromaniry”, appartenant au groupe Tanala de Fort-Carnot, qu’elle recevra de Napoléon de Lastelle, son époux.
- Juliette Fiche est une “vadimbazaha”, femme d’étranger. Ce qui, à l’époque - et même aujourd’hui, confère un statut particulier aux yeux de l’opinion. En 1850, elle convole en troisièmes noces avec de Lastelle, un riche opérateur économique originaire de Saint-Malo (France) qui employait 2300 personnes dans ses forges, ses ateliers mécaniques, ses sucreries et ses plantations (canne à sucre, caféier et cocotier), indépendamment de ses autres activités d’import-export vers les Réunion et Maurice. De Lastelle meurt mystérieusement le 17 juin 1856, laissant une veuve éplorée mais riche.
- Juliette Fiche est une femme de culture. Elle passe neuf ans à la Réunion pour étudier chez les Sœurs. Elle en revient pétrie d’une culture générale qui laisse les étrangers pantois. Juliette Fiche préside les repas du gouverneur merina et traduit les discours des vazaha en malgache. Elle parle admirablement le français et chez elle, on discute des œuvres de Molière et de Beaumarchais.
Mais ses conflits fonciers avec sa belle-fille Elisa Pruche et son cousin Alphonse Philibert finiront par la déposséder de ses biens, et la création des premiers établissements hôteliers à Tamatave, l’hôtel de l’Europe et le Grand Hôtel de Tamatave, met fin à l’hospitalité légendaire de Juliette Fiche. Enfin, jugée trop francophile, elle est peu à peu écartée des affaires par le Premier ministre Rainilaiarivony. C’est le déclin de celle qui aura marqué Tamatave de son aura pendant plusieurs décennies.
Juliette Fiche meurt le 13 novembre 1889. Dans le dénuement. Mais pas oublié. Ultime preuve de sa popularité internationale, le quotidien français “Le Temps”, le journal le plus important de la Troisième République, annonce sa mort en janvier 1890.
Jean Ralaimongo, échangé contre neuf bœufs
Né sous la royauté en 1884 à Antoebe, près d’Ikalamavony, devenu militant nationaliste sous la colonisation, Jean Ralaimongo n’est pas né esclave mais l’est devenu par la force des choses. La pax merina depuis Radama I n’empêche pas l’Isandra d’être la cible de bandes de pillards sakalava et Bara. Un soir de 1893, Antoebe est attaqué, le grand-père de Jean Ralaimongo “éventré avec un grand couteau” et lui-même attaché avec six captifs et conduits vers le Sud, dans les environs de Beroroha, où un certain Malazony l’échange contre neuf bœufs. Jean Ralaimongo avait neuf ans. Aîné d’une famille de propriétaires d’esclaves, il devient esclave à son tour à Bevoay. Mais il ne tardera pas à renouer avec la liberté car son maître l’adopte pour bonne conduite. Le petit Betsileo restera en pays Bara jusqu’en 1898 jusqu’à ce que les forces d’occupation coloniale arrivent dans le Menabe avec deux de ses oncles. Il a une quinzaine d’années lorsqu’il revient dans son village natal. Le reste est littérature.
Autodidacte, il intègre par la suite l’école normale de la Mission protestante française de Fianarantsoa sous l’égide du célèbre pasteur Henri Randzavola, en 1899, devient enseignant, rencontre l’inspecteur de police Jules Ranaivo qui lui inspire des préoccupations humanistes, s’embarque pour la France pour poursuivre ses études, obtient le brevet élémentaire mais, de retour à Madagascar, il est frustré par l’inégalité du traitement salarial entre les personnels malgaches et français. Il revient en France et s’engage volontairement pour combattre durant la première guerre mondiale. Frustré une nouvelle fois par la discrimination entre les militaires originaires des colonies et les militaires français, il milite pour l’égalité des droits par l’accession des indigènes à la citoyenneté française. Ses amis s’appellent Me Samuel Stefany, un avocat, Abraham Razafy, un journaliste, mais aussi le Vietnamien Nguyên Ai Qoc, le futur Ho Chi- Minh, et le Français Charles Gide, un économiste pionnier du mouvement coopératif. Il publie sa position dans la presse française et c’est en journaliste qu’il débarque à Majunga en 1921. Le gouverneur général Hubert Garbit lui propose alors 50.000 Francs s’il renonce à ses idées. Jean Ralaimongo n’avait que 1,50 Francs dans la poche. Mais il refuse. Plus tard, on va encore lui proposer un poste de gouverneur indigène à Port-Bergé où il sera “exilé” pendant cinq ans en raison encore de ses idées, mais il refusera aussi. Par conscience et par honneur.
Malgré tout, fatigué par des années de privations et des séjours fréquents en prison, il se retire à Andapa où il mourut le 10 août 1943. Il aurait fini ses derniers jours en abusant de l’alcool. Certainement pour noyer tant de frustrations. Mais sans jamais renoncer à ses idées. “Je me f... totalement de ma fin : je peux mourir aujourd’hui, mais Ralaimongo jamais plus, il y aura toujours des Ralaimongo vivants”, écrit-il à son fils Samuel. C’est son ultime testament.
Pour la période coloniale et post-coloniale, nous vous conseillons de consulter les documents sur le Padesm. Ce parti pro-français était fondé initialement par des descendants d’esclaves qui craignaient le retour du pouvoir des andriana. Ils s’alliaient alors avec l’élite côtière qui était en concurrence avec le MDRM. Mais finalement, après l’indépendance, ils seront mis sur la touche par leurs alliés. Les “mainty” vont alors se tourner vers le MFM.
Voir également le cas du colonel Richard Ratsimandrava car opposé aux intérêts français et des bourgeois merina du club 48, en concurrence avec Didier Ratsiraka qui veut le voir partir en exil à l’étranger, mais surtout parce que “mainty”, descendant d’un esclave originaire du Sud-Est, donc considéré comme indigne de présider la République. Il était président six jours. Il restera président pour toujours.
Les Maintienindreny, dans les couloirs du pouvoir
On ne peut aborder cette histoire sans parler des Maintienindreny. On a l’habitude de stratifier la société malgache en trois groupes : les andriana (nobles), les hova (roturier) et les andevo (esclaves). En fait, il y a aussi les Maintienindreny. Ils paient le “hetra” (impôts) comme les hommes libres, mais ne sont pas classés parmi les hova, sans être esclaves non plus. Ou plutôt, ils ne le sont plus car certains Maintinenindreny peuvent, effectivement, provenir d’affranchissements anciens.
Les Maintienindreny ont trois composantes essentielles : les Manisotra, descendants des esclaves de Rasahala, la femme d’Andriamasinavalona, libérés pour services rendus ; les Tsiarondahy, la garde rapprochée et les hommes de confiance des souverains, regroupant des esclaves affranchis sous Andrianampoinimerina, et les Manendy, issus des populations sakalava qui occupaient le Tampoketsa.
Parmi les Maintienindreny célèbres, citons Rainitsaralafy que le voyageur Nicola Mayeur a rencontré à la cour d’Andrianampoinimerina. Mais il y a également Rainingory, XVI honneurs, chef des Maintienindreny. Contemporain d’Andrianjafy, le roi que Nampoina a renversé, il vécut longtemps pour mourir centenaire en 1875. Enfin, il y a Rainiasitera, fils du Tsiarondahy Rainingitabe, un des rares qui ont osé critiquer la politique de la reine Ranavalona I qui pourchassait les chrétiens et les lettrés.
C’est de Rainiasitera que provient la chanson folklorique “raha misy potraka am-pilanjana”. En effet, il a été ordonné par le Premier Ministre Rainilaiarivony de détruire l’observatoire installé par les catholiques français à Ambohidempona que l’on soupçonne d’abriter des armes pour la troupe coloniale française en route vers Antananarivo, en 1895. Rainiasitera s’acquitta de la mission, mais au retour, son cheval se rue et il tombe par terre. D’où “raha misy potraka am-pilanjana, jereo kely sao Iasitera !”.