Nathanaël Dradroa, héros oublié de la République

La République n’est pas née le 14 octobre 1958 au lycée Galliéni ni à Libertalia. La première république malgache a pris naissance dans le Sud-Est. Une république dont l’indépendance a été arrachée de force des mains des colons français en 1947. C’est la République de Namorona. Son leader en est Nathanaël Dradroa. Un nom qui a disparu dans les méandres de l’histoire mais qui, pourtant, mérite de figurer dans les livres d’histoire à la place de certains, empreints de trahisons et de fourberies.

Image de couverture de Nathanaël Dradroa, héros oublié de la République
Les participants au congrès du lycée Galliéni qui ont voté pour la création de la République malgache.

La Res Publica est en marche

La notion de République est le fruit d’une évolution logique des sociétés humaines depuis la nuit des temps, en réponse à la tyrannie et à la concentration des pouvoirs dans les mains d’une seule personne. Elle est l’aboutissement politique du concept philosophique de la Res Publica, le bien commun. Madagascar ne peut y échapper.

  • “Le mot République a été prononcé !”...

C’est ce dont témoigne William Ellis, missionnaire britannique, présent à Antananarivo au moment de l’assassinat du roi Radama II. Nous sommes en mai 1863. Le roi Radama II vient d’être étranglé à l’aide d’un lamba en soie car il est interdit de verser le sang royal. William Ellis utilise le mot “révolution” au moins 29 fois pour qualifier cet événement dans “Madagascar revisited”, paru en 1867.

Mais contrairement à la Révolution de 1789 en France, le peuple n’était pas associé à l’événement. Il n’y a donc ni “sans-culottes”, ni Tiers État. Il s’agit plutôt d’une révolution bourgeoise menée par les hova (roturiers) du clan Andafiavaratra dont la puissance n’a cessé de croître depuis le règne de Ranavalona I (1828-1861). Une reine reste toujours à la tête de l'État, pour le symbole, mais l’essentiel du pouvoir est entre les mains des Andafiavaratra.

Un accord est d’ailleurs présenté à Rabodozanakandriana, la femme de Radama II, comme condition préalable à son avènement en tant que reine sous le nom de Rasoherina (1863-1868). Désormais, « à l'avenir, la parole du souverain seul ne devait plus faire loi ; mais le souverain, les nobles et les représentants du peuple devront s'unir pour faire la loi ». Le caractère bicéphale du pouvoir est parfaitement illustré par la coexistence de deux palais : Manjakamiadana (andriana) et Andafiavaratra (hova).

Le régicide marque ainsi la fin du pouvoir monarchique absolu tout en établissant des principes fondateurs des droits de l’Homme. En effet, l’accord assure qu’ « aucune personne ne peut être mise à mort à moins que douze personnes ne la déclarent coupable d'un crime punissable de mort conformément à la loi » et garantit la liberté de conscience et de culte. La Res Publica est en marche. 

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Émergence d’une double conscience : nationaliste et républicaine

La colonisation de Madagascar a été décidée par la Troisième République française. Mais au lieu d’y appliquer la liberté, l'égalité et la fraternité, elle a choisi de soumettre le pays au code de l’indigénat, qui impliquait le travail forcé et la hiérarchie raciale. Ainsi, les droits républicains étaient au centre des revendications des Malgaches. Ces tensions culminent le 19 mai 1929 à Antananarivo lorsque Paul Dussac, un Français collaborateur de Jean Ralaimongo, organise une conférence pour réclamer l’égalité politique pour les Malgaches. En vain. Le refus de la IIIè république d’accorder les pleins droits aux colonisés fait émerger une double conscience : nationaliste et républicaine. Les élites intellectuelles malgaches s'emparent ainsi des valeurs de la République française pour retourner cette idéologie contre le colonisateur.

La Deuxième Guerre mondiale a brisé définitivement le mythe de l’invincibilité de la puissance coloniale. D’autant plus que dès 1944, la conférence de Brazzaville a promis une plus grande implication des colonies dans les affaires de la France. Le concept d’un État malgache s’immisce alors peu à peu dans les esprits, notamment auprès des militants du MDRM. L’enracinement des valeurs républicaines est devenu si irréversible que la brutale répression de l’insurrection de 1947 ne l’arrêtera pas.

Lorsqu’éclate la rébellion du 29 mars, l’administration coloniale perd complètement le contrôle du pouvoir dans plusieurs régions. Le 2 avril 1947, Un certain Nathanaël Dradroa, de l’ethnie Antaimoro, ancien tirailleur démobilisé après la Seconde Guerre mondiale, profite alors du vide ainsi créé et fonde, avec une troupe d’insurgés acquis à la cause, la République de Namorona. Située aux confins de Mananjary et de Manakara, cette république, qui tire son nom d’un fleuve, devient ainsi le théâtre d’une expertise politique moderne. 

Penseur pragmatique et stratège, Nathanaël Dradroa illustre la manière dont les élites locales ont tenté de transformer une révolte paysanne en un véritable projet politique structuré. Ce projeté était nourri d’une frustration due au décalage entre les sacrifices consentis pour la France et la violence du statut d'indigène, qui a fait de lui un nationaliste convaincu.

Nathanaël Dradroa aurait pu choisir de restaurer la monarchie. Contrairement à ce qui s’est passé à Antananarivo, les Ampanjaka y avaient été laissés sur place par les colons. Il a pourtant préféré la forme républicaine pour signifier que le passé, tant monarchique que colonial, est révolu. Pour lui, la structure républicaine était le meilleur moyen de moderniser la gouvernance locale tout en évitant de retomber sous la coupe d'une hégémonie royale centralisée.

Nathanaël Dradroa a mis en place une organisation logistique intégrant des ateliers de fabrication artisanale d’armes et de munitions pour défendre la nouvelle République. Il s'efforçait également de maintenir un ordre civil républicain – basé sur la justice, répartition des vivres- pour prouver la capacité des Malgaches à s'autogouverner.  Enfin, tant dans ses discours que dans ses écrits, il exaltait avec ferveur l'identité culturelle malgache.

Mais la République de Namorona ne put finalement pas pu résister aux renforts de l’armée coloniale, et ses chefs furent contraints de fuir et de se cacher dans la forêt avant d’être capturés ou de faire leur soumission.

Il n’en reste pas moins que la République de Namorona est historiquement la toute première expérience républicaine proclamée de fait sur le sol malgache, bien avant la proclamation officielle de la République Malgache du 14 octobre 1958.

Nathanaël Dradroa est un héros oublié de l’histoire, bien qu’il ait fait l’objet d’un mémoire de maîtrise en histoire soutenu en 2001 par Marceline Razanamaro : “L’insurrection de 1947 à Mananjary : le leadership de la République indépendante de Namorona” en 2001, à l’université d’Antananarivo.

Nathanaël Dradroa survivra à la répression et, après le retour de l'indépendance, il sera récupéré par le régime Tsiranana qui en fera un député sous les couleurs du parti présidentiel, le PSD.

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République malgache unitaire et démocratique

Entre-temps, le 14 octobre 1958, les 240 conseillers provinciaux issus des assemblées des six provinces de l'île, réunis au lycée Galliéni (actuellement lycée Andohalo) votent la création d’une “République malgache unitaire et démocratique” à 234 voix contre 6 absents.  Le lendemain, le Haut Commissaire André Soucadaux « prend acte [...] du vote (et) reconnait solennellement l'institution de l'État malgache et la caducité de la loi du 6 août 1896 ».

L’hymne national, “Ry Tanindrazanay Malala ô !”, est joué par la première fois et le drapeau malgache (vert, blanc, rouge) est adopté.

Bien que chaque pays adapte les grands principes d'une République à sa manière, les piliers universels demeurent constants car ils reposent sur des valeurs philosophiques et juridiques fondamentales qui garantissent que le pouvoir appartient au peuple et s'exerce pour le bien commun. Les décisions de l'État doivent toujours viser l'intérêt de l'ensemble de la collectivité, la recherche du Bien Commun (Res Publica), et non les intérêts privés d'un dirigeant, d'un clan ou d'une minorité. Elles doivent également garantir les libertés fondamentales, individuelles comme collectives, ainsi que les droits humains.

Sommes-nous aujourd’hui à la hauteur de cet héritage légué par nos illustres aînés ?

Libertalia, mythe et réalité

Le livre “L’Histoire générale des plus fameux pirates” qui renferme la légende de Libertalia. 

Bien qu'elle s'appuie sur une solide réalité historique - l'âge d'or de la piraterie dans l'océan Indien-, on sait aujourd’hui que la république libertaire et égalitaire de Libertalia, qui aurait été fondée à la fin du XVIIe siècle près de la baie de Diégo-Suarez, relève du mythe littéraire.

L'histoire apparaît pour la première fois en 1728 dans le second volume de “L'Histoire générale des plus fameux pirates”, un ouvrage publié à Londres sous le pseudonyme de Capitaine Charles Johnson. De nombreux chercheurs attribuent aujourd'hui à l'écrivain Daniel Defoe, l'auteur de “Robinson Crusoé”.

Selon ce récit, Libertalia est fondée par le capitaine français Misson, un intellectuel humaniste, et le prêtre défroqué italien Caraccioli. Ensemble, ils créent une société révolutionnaire basée sur des principes stupéfiants pour l'époque :

  • Abolition des classes et des nationalités : les membres abandonnent leurs origines pour s’appeler les « Liberi » (les hommes libres).
  • Abolition de l'esclavage : les captifs de navires négriers sont immédiatement libérés et intégrés comme les égaux des pirates.
  • Mise en commun des biens : la propriété privée est abolie au profit d’un partage équitable de l'argent et des ressources.
  • Démocratie directe : les dirigeants sont élus pour des mandats courts et les lois sont votées par une assemblée souveraine.

Le récit raconte que la colonie fut finalement détruite lors d'une attaque surprise par des populations locales malgaches, mettant ainsi fin à l'utopie.

Les historiens ont cherché pendant des décennies des preuves tangibles de l'existence de la Libertalia en vain. L’histoire a été simplement inventée pour servir de fable politique. Au début du XVIIIe siècle, les philosophes européens commençaient à théoriser les droits de l'homme, la démocratie et l'anticolonialisme. Curieusement, à bord des navires pirates, la vie était effectivement plus démocratique que dans les marines royales. Les capitaines étaient élus, les blessés recevaient des compensations financières et des marins noirs ou anciens esclaves y trouvaient une liberté relative.

L'auteur a donc utilisé le cadre de Madagascar pour publier un manifeste philosophique radical sous couvert d'une histoire de pirates palpitante.

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