Il craignait que ses textes trop révolutionnaires ne choquent ses contemporains
Randja Zanamihoatra (Ambositra, 1925 – Andoharanofotsy, 1997) fait partie de ces auteurs en complet décalage avec leur temps. Ses écrits s’avéraient trop avant-gardistes pour la société malgache de la fin du XXè siècle, empêtré dans un mélange d’attraction et de répulsion de la modernité qui a apporté dans une main l’amour (la Bible), et dans l’autre la haine (la colonisation). Randja Zanamihoatra lui-même était au début balloté dans ce je t’aime moi non plus malsain. Il était un fervent lecteur de la Bible au point que son style d’écriture s’en inspire parfois. En tout cas, il en était un fin connaisseur, avant d’en être un critique impitoyable. Il détestait franchement les dévots et ne se privait pas de le faire comprendre.
“Ceux qui ne connaissent pas vont juger et maudire Randja mais l’anathème n’a aucune force, si ce n’est l’arythmie du cœur de celui qui souhaite le mal : une persistance de croyances irrationnelles et de faiblesse. J’ai déjà entendu et on m’a parlé de gens qui ont renié Dieu et qui sont devenus aveugles instantanément ; il y a en a qui ont brûlé la bible et sont devenus fous (...) Il n’y a pas de malheur, tragédie ou sinistre qui peut frapper personnellement un homme en raison de ses opinions car la fin de vie ne fait de distinction entre croyant et non-croyant”. (Manuscrit inédit, traduction du rédacteur).
Le décor est planté. On lui attribue une vocation religieuse ratée, des influences maçonniques, des initiations à des pouvoirs occultes. La réalité est que c’était un bibliophile sans aucun pareil. Sa maison était remplie de livres jusqu’au moindre recoin. Ce trésor sera malheureusement dispersé aux quatre vents par sa famille après sa disparition. En effet, il a fait mille métiers -mercier, épicier, marchand de gemmes, et a connu mille misères. Randja Zanamihoatra n’a laissé aucune fortune en héritage, mais a laissé une somme colossale d’œuvres. Certains ont bénéficié de publications. Le plus connu est “Vainafo Tononkira” (Chants incandescents, 1969). Son poème le plus connu, un classique auprès des collégiens malgaches, est “Malagasy mankany”, une diatribe envers certains Malgaches qui ont choisi les leurres de la modernité au détriment des valeurs ancestrales.
Selon lui, “chaque peuple sur terre dispose du “DROIT” de promouvoir et faire régner les HÉRITAGES qu’il possède : langue ancestrale, histoire, littérature, art, croyances, religion, mœurs et coutumes, savoirs et connaissances, façons de penser... et tout ce qu’on ne peut énumérer, y compris ce qui peut déranger et mettre dans l’embarras”.
Mais Randja Zanamihoatra lui-même estime que ses textes sont trop révolutionnaires et peuvent choquer ses contemporains. La majorité de ses œuvres est donc restée inédite. Il en est ainsi de “2003, Andro gaigy” (2003, jour dément), son ultime testament littéraire, truffé de jeux de pistes où, visionnaire qu’il est, il annonce les turbulences qui vont secouer la société malgache ultérieure. Ce manuscrit ne dépasse pourtant pas le cercle des universitaires et des passionnés de littérature car il a fait le choix de filtrer ce qui doit être édité. Et laisser le reste à l’appréciation des futures générations.
“Ne parlez pas aux fous, ils vont juste rabaisser la sagesse de vos paroles ; il y a... des gens qui ne peuvent jamais comprendre car étroits d’esprit et formatés... Ne jetez pas aux porcs vos perles (...)
J’écris pour les jeunes dont les cerveaux ne sont pas encore empoisonnés.
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Je persiste mordicus à vivre”. (Manuscrit inédit, traduction du rédacteur).
Randja Zanamihoatra continue à vivre dans la mémoire de ceux qui ne sont pas empoisonnés par le passé, qui vivent à fond le présent et qui rêvent d’un futur généreux et éclairé.
L’anthropologue et poécisien Vanga voit dans l’album “Procès-Verbal” des rappeurs Raboussa, Doubl’Enn et Lost des réminiscences des œuvres de Randja Zanamihoatra. Il en est de même de l’album “Mpaka Fo” de Olombelo Ricky qui, par ailleurs a écrit “Mena Masoandro” en écho à un poème de Randja. “Aoka Isika” de Doc Holliday porterait la marque de Randja Zanamihoatra qui aurait côtoyé le légendaire groupe de blues-rock malgache. On y ajoute que le cinéaste Haminiaina Ratovoarivony qui a baptisé un de ses films “Malagasy Mankany”, un road-movie sorti en 2012, le Prix du public au Festival de cinéma africain de Cordoue. Ou quand Randja Zanamihoatra devient un trait d’union entre les générations.
Dans la Panthéon de la littérature malgache, Randja Zanamihoatra mérite d’être plus connu au-delà de ce côté-ci du Canal de Mozambique même si la rareté de ses publications et l’absence de traduction de ses œuvres n’y militent pas.